Depuis août 2025, les États-Unis appliquent un tarif d’environ 30 % sur les exportations sud-africaines. Washington justifie cette mesure par des « tarifs réciproques » destinés à corriger des déséquilibres commerciaux, mais Pretoria y voit une décision arbitraire qui fragilise son économie.
Depuis, les autorités sud-africaines tentent de trouver un terrain d’entente. Récemment, le ministre du Commerce, Parks Tau, a confirmé que le pays était « tout près » d’un accord avec Washington, sans toutefois en dévoiler les contours.
En attendant, les risques restent importants. Bien que le gouvernement sud-africain indique que l’impact global de cette hausse des tarifs sur l’inflation et la croissance sera « modéré », la Banque centrale avertissait encore en juillet que jusqu’à 100 000 emplois pourraient être menacés, notamment dans les secteurs automobile et agroalimentaire.
L’Europe en embuscade
En 2024, les échanges commerciaux de biens entre l’Afrique du Sud et le bloc européen se sont élevés à 45,2 milliards de dollars, selon l’OMC, soit plus du double des flux avec les États-Unis (21,2 milliards de dollars). D’après le South African Revenue Service (SARS), les exportations vers les États-Unis ne représentaient plus qu’environ 6,7 % du total en août 2025, loin derrière l’Union européenne, qui demeure le premier partenaire commercial de la nation arc-en-ciel. Cette répartition des flux confère à Bruxelles un net avantage : en cas de tensions prolongées avec les États-Unis, l’Europe constitue l’option la plus naturelle pour compenser le déficit.
Et le message européen est désormais explicite. Dès mars 2025, lors du sommet UE–Afrique du Sud, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait donné le ton. « Nous savons que d’autres se retirent. Que notre message d’aujourd’hui soit donc très clair : nous doublons notre aide. Nous avons bien l’intention de rester » avait-elle indiqué.
Quelques mois plus tard, le 9 octobre 2025, l’Union européenne a annoncé un plan d’investissement de 11,5 milliards de dollars en Afrique du Sud. L’enveloppe cible les énergies propres, la logistique, les technologies vertes et la pharmaceutique, confirmant l’ambition de Bruxelles de combiner transition écologique et souveraineté industrielle.
L’Allemagne a, de son côté, salué le rôle « pivot » de l’Afrique du Sud dans les partenariats sur l’hydrogène vert, un domaine dans lequel Berlin et Pretoria avaient déjà signé un accord en 2023.
Automobile, énergie, mines : piliers du nouvel ancrage européen
Deuxième pilier du commerce bilatéral UE–Afrique du Sud, après les minerais, le secteur automobile illustre la redéfinition des alliances. En 2024, l’Union européenne est restée la principale zone commerciale de l’industrie automobile sud-africaine, avec des exportations atteignant 156,7 milliards de rands (7,8 milliards d’euros), soit 58,3% de la valeur totale du secteur, selon l’Association nationale des constructeurs automobiles d’Afrique du Sud (NAAMSA).
« Avec 75,7%, soit trois véhicules exportés sur quatre destinés à cette région, ainsi que 39,1% de la valeur totale des exportations de composants automobiles », l’Europe est donc un marché d’une importance capitale pour l’industrie sud-africaine.
De fait, plusieurs groupes européens y ont solidement ancré leur production. Volkswagen a expédié plus de 131 485 véhicules depuis son site de Kariega dans le sud du pays, tandis que BMW assemble désormais le X3 hybride rechargeable à Rosslyn, pour l’exportation vers le continent européen. Historiquement, le dispositif AGOA avait permis au secteur automobile sud-africain d’exporter vers les États-Unis, mais l’impasse actuelle des négociations avec Washington pourrait rebattre les cartes.
L’influence européenne dépasse toutefois largement le champ automobile. Dans l’énergie, l’Union finance déjà plusieurs projets via la Just Energy Transition Partnership (JETP), l’un des principaux instruments du dialogue énergétique entre les deux partenaires. Et dans le secteur minier, des discussions avancées portent sur des co-investissements dans le raffinage local, afin de transformer sur place les ressources avant exportation. L’Union européenne voit l’Afrique du Sud comme un acteur clé pour diversifier ses sources d’approvisionnement en minéraux critiques et réduire sa dépendance vis-à-vis de la Chine et de la Russie. Le pays reste l’un des principaux producteurs mondiaux d’or, de platine, de chrome et de manganèse.
Les projets d’hydrogène vert s’inscrivent dans cette même logique de chaîne de valeur intégrée. En 2024, l’UE a accordé 32 millions € pour stimuler le secteur, renforçant à la fois la coopération énergétique et la transition vers une économie décarbonée.
Un tournant à saisir pour Pretoria comme pour Bruxelles
Depuis la visite d’une délégation sud-africaine à Washington en septembre, les discussions sur les nouveaux tarifs douaniers n’ont pas encore permis de progrès tangible. Aucune annonce n’a été faite, laissant penser que la Maison-Blanche reste peu réceptive aux arguments de Pretoria. Dans ce contexte d’incertitude, le poids commercial de l’Europe, sa proximité réglementaire et sa convergence avec Pretoria sur les objectifs de croissance bas carbone lui confèrent un avantage structurel en cas de réorientation des échanges.
Des zones de vigilance demeurent toutefois. La politique du Black Economic Empowerment (BEE) impose des exigences locales strictes, tandis que les contraintes logistiques et énergétiques continuent de peser sur la compétitivité des entreprises. À cela s’ajoute le Carbon Border Adjustment Mechanism (CBAM) qui, à partir de 2026, imposera aux importateurs européens de payer un coût équivalent au prix du CO₂ pour les biens produits hors de l’Union. Une raison supplémentaire pour Pretoria d’accélérer ses investissements dans la décarbonation industrielle, afin de préserver la compétitivité de ses exportations et de renforcer son partenariat économique avec l’Europe. A condition de mobiliser les financements nécessaires.