Le colonel-major Fofié Kouakou
Martin.

Entre le 31 juillet et le 9 août 2026, trois officiers supérieurs des Forces de défense et de sécurité ivoiriennes sont morts coup sur coup, en pleine semaine des cérémonies de l’indépendance. Dès lors la petite musique du soupçon s’est invitée dans les conversations et a ravivé le souvenir des décès d’autres personnalités comme celui du com’zone Wattao ou de l’ancien ministre de la Défense Hamed Bakayoko.

Par Maïssata Koné-Dubois

« En Côte d’Ivoire, aucune mort n’est naturelle. » Cette boutade mi-figue mi-raisin revient souvent dans les conversations abidjanaises dès qu’une personnalité disparaît. La série noire qui a touché l’armée ivoirienne autour du 7 août, jour de la fête de l’indépendance, a donc frappé les esprits. Le 31 juillet, le général de division Aly Justin, numéro deux des Forces armées, est décédé sans que le ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara, n’en précise les causes. Puis ce fut au tour du colonel Karim Traoré, commandant de la Section de recherches de la gendarmerie de Daloa, qui a, selon le communiqué officiel, été victime le 6 août d’un malaise cardiaque après une séance de sport. Enfin le colonel-major Fofié Kouakou Martin, commandant de la 2ᵉ région militaire de Daloa, a rendu l’âme le 9 août des suites
d’une « longue maladie », selon l’État-major des armées.

Des précédents

Si les rumeurs courent aussi vite, c’est que l’opinion publique a encore en mémoire le décès de deux autres personnalités. En 2020, à l’occasion de la mort du colonel-major Issiaka Ouattara, dit Wattao, ancien commandant de zone des forces rebelles devenu officier de l’armée régulière, les proches de l’officier avaient évoqué publiquement un empoisonnement. La même année, le transfert en urgence de l’ex-ministre de la Défense Hamed Bakayoko vers Paris puis en Allemagne, où il a rendu l’âme, avait nourri également les soupçons, d’autant plus que les symptômes présentés par les deux hommes étaient similaires. Avec ces derniers cas, la suspicion est redoublée du fait que les décès surviennent de manière soudaine et groupée.

Le cas Fofié, particulièrement scruté

La mort du colonel-major Fofié Kouakou est celle des trois qui interroge le plus les Ivoiriens. Deux jours avant son décès, il participait aux festivités de l’indépendance et au repas de l’État-major donné à cette occasion. Sur les photographies de cette journée, il apparaît en forme, mais sur une vidéo, il se montre affaibli, soutenu par des militaires pour descendre de son véhicule, puis marchant à pas très lents pour un homme de seulement 59 ans. Ces images accréditent la thèse d’une maladie.

Dans le paysage de tous les anciens rebelles des Forces nouvelles ayant accédé à de hautes fonctions après l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara en 2011, Fofié Kouakou était un cas à part. Une fois la rébellion terminée, il a cultivé la discrétion et n’a jamais affiché ni ses ambitions ni sa fortune et ne faisait pas parler de lui.

Le poids d’un passé jamais soldé

C’est son décès qui a ravivé les mémoires, les opposants à Alassane Ouattara n’ont pas manqué de rappeler ses anciens faits d’armes : sa participation au coup d’État de 1999 qui a renversé le président Bédié ; son implication dans le complot de la Mercedes noire, une tentative de putsch contre Laurent Gbagbo en 2001 qui lui a valu la prison. Lors de la crise politico-militaire de 2002, il a rejoint les Forces nouvelles puis choisi le camp de Guillaume Soro.

Un événement dramatique survenu en 2004, alors qu’il était commandant de zone de Korhogo, est également immanquablement cité. Lors d’affrontements entre deux factions des groupes armés du Nord (pro-Soro contre pro-Ibrahim Coulibaly), il fera une centaine de prisonniers. Enfermés dans un container en plein soleil, ils mourront tous d’asphyxie, sauf un.

Et les pro-Gbagbo de rappeler encore que c’est lui qui surveillait Laurent Gbagbo lorsqu’il a été emprisonné à Korhogo après sa chute en 2011. Enfin, malgré la mise au ban de Guillaume Soro et son exil, Fofié lui est resté fidèle. L’ancien chef des Forces Nouvelles l’a confirmé dans un hommage posthume : « Nous avons traversé ensemble des années d’espoirs et de craintes partagés. De cette fraternité, je garde le souvenir d’une loyauté qui n’a jamais vacillé, même lorsque cela lui a coûté, même lorsque beaucoup ont préféré prendre leurs distances. C’est l’homme derrière l’uniforme que je retiens surtout aujourd’hui. »

Derrière les rumeurs qui imputent son décès à sa proximité avec Guillaume Soro, c’est toute l’histoire de la Côte d’Ivoire de ces vingt-cinq dernières années qui refait surface, preuve que le passé est à fleur de peau, et que la réconciliation, elle, se fait toujours attendre.