En Égypte, le site archéologique de Tanis, longtemps éclipsé
par la renommée de la Vallée des Rois, se révèle à nouveau
essentiel pour comprendre les dynamiques du pouvoir à la fin de la
22ᵉ dynastie. Une équipe franco-égyptienne, dirigée par le Dr
Frédéric Payraudeau (Sorbonne Université) et coordonnée par le
Conseil Suprême des Antiquités, a mis au jour 225 figurines
funéraires au nom du pharaon Sheshonq III.
Ces ushabtis, découverts dans la tombe d’un autre roi —
Osorkon II — à San el-Hagar, permettent d’identifier un sarcophage
anonyme connu depuis 1939. Publiée par le ministère égyptien du Tourisme et
des Antiquités, cette découverte relance le débat sur les
pratiques d’inhumation en période de crise politique. Le
déplacement du corps d’un roi et la réutilisation d’une sépulture
royale soulèvent des questions cruciales sur l’instabilité du
pouvoir dans l’Égypte fragmentée du VIIIᵉ siècle av. J.-C.
Une sépulture royale déplacée révélée par les ushabtis
En novembre 2025, une mission archéologique franco-égyptienne
dirigée par le Dr Frédéric Payraudeau (Sorbonne Université) a mis
au jour 225 ushabtis dans la chambre nord de la tombe d’Osorkon II,
à Tanis, dans le Delta du Nil. Ces figurines funéraires miniatures
sont destinées à servir le défunt dans l’au-delà. Mais un détail
frappa les experts. Elles portaient toutes le nom et les titres du
pharaon Sheshonq III, un souverain de la 22e dynastie ayant régné
de vers 825 à 773 av. J.-C.
Or, ces objets ne se situaient pas dans sa propre tombe, mais
dans celle d’un autre roi. Cette anomalie, combinée à la présence
d’un sarcophage en granit non inscrit, longtemps considéré comme
énigmatique depuis sa découverte en 1939, a permis d’identifier
formellement l’inhumation de Sheshonq III dans la tombe de son
prédécesseur.
Les figurines demeuraient en place depuis l’Antiquité, protégées
sous des couches de limon. Leur disposition, intacte, a permis aux
chercheurs d’écarter l’hypothèse d’un simple déplacement postérieur
ou d’un dépôt secondaire. Le ministère égyptien du Tourisme et des
Antiquités a confirmé que leur configuration et leur lien direct
avec le sarcophage indiquent une inhumation officielle. Mais
volontairement dissimulée.
Ce type de réattribution de sépulture reste exceptionnel pour un
roi et rompt avec les normes funéraires connues. « Il s’agit
d’une dissimulation à ciel ouvert, mais planifiée », selon Dr
Mohamed Ismail Khaled, secrétaire général du Conseil Suprême des
Antiquités. Cette découverte replace Sheshonq III au cœur des
pratiques funéraires royales de la IIIe Période intermédiaire. Une
époque marquée par une profonde instabilité.
Crise dynastique et conflits politiques au cœur du transfert
funéraire
La réutilisation de la tombe d’Osorkon II pour accueillir le
corps de Sheshonq III ne peut donc se comprendre qu’à la lumière de
la crise politique majeure qui frappe l’Égypte au VIIIe siècle av.
J.-C. À cette époque, l’autorité royale se voit divisée entre le
nord (Tanis) et le sud (Thèbes). Différents lignages revendiquent
le trône. Sheshonq III, bien qu’ayant régné pendant plus de 50 ans,
ne parvient pas à rétablir une unité durable.
Durant son règne, plusieurs pharaons concurrents se succèdent
simultanément, notamment dans la région thébaine. Ils affaiblissent
de fait la légitimité du pouvoir central. Dans ce contexte de
fragmentation politique, la possession d’un tombeau royal dans la
nécropole de Tanis constitue un symbole de légitimité autant qu’un
enjeu matériel de prestige. La 23e dynastie, issue de cette
instabilité, voit des figures comme Sheshonq IV émerger dans les
années qui suivent.
Certains artefacts liés à Sheshonq III, retrouvés dans des
contextes associés à Sheshonq IV, suggèrent que ce dernier aurait
usurpé ou récupéré la tombe initialement préparée pour son
prédécesseur. Ce mécanisme d’appropriation funéraire se voit
attesté dans d’autres périodes de l’histoire égyptienne. Mais
rarement de manière aussi visible dans un contexte royal.
Selon l’égyptologue britannique Aidan Dodson, la présence
d’objets mêlant les noms de deux souverains appuie l’hypothèse d’un
déplacement stratégique du corps de Sheshonq III. Et cela
potentiellement dans l’urgence. Le choix de la tombe d’Osorkon II,
un ancêtre prestigieux et proche dynastiquement, pourrait avoir
offert une solution sécuritaire. Mais tout en conservant une
légitimité dynastique minimale. Ce transfert funéraire témoigne
autant d’un contexte de tensions successorales que d’une volonté de
protéger un pouvoir en déclin.
Données matérielles et analyses scientifiques au service de
l’identification
L’identification de Sheshonq III repose principalement sur
l’analyse croisée des objets funéraires, de la stratigraphie du
site et des inscriptions murales secondaires récemment révélées.
Les ushabtis, fabriqués en faïence émaillée de haute qualité,
présentent l’inscription du nom de « Sheshonq III, aimé d’Amon ».
Leur style demeure cohérent avec les productions artisanales de
Tanis dans la seconde moitié du IXe siècle av. J.-C.
Les archéologues ont également observé une cohérence spatiale
entre les figurines, les fragments d’objets rituels, et le
sarcophage en granit. Ce dernier mesure environ 2,3 mètres de long
et pèse plus de 3 tonnes. L’absence d’inscription avait longtemps
empêché toute attribution formelle. La découverte des figurines
juste à côté, en contexte clos, lève cette incertitude.
Le Dr Payraudeau a souligné que certaines inscriptions murales
secondaires, jusque-là ignorées ou recouvertes de salinité,
mentionnent des éléments liés à la titulature de Sheshonq III. Ces
marques ont été relevées grâce à des techniques de photogrammétrie
et d’imagerie multispectrale. Elles se trouvent actuellement en
cours de traitement par le Centre Franco-Égyptien d’Études de
Tanis.
Enfin, des tests de micromorphologie sédimentaire réalisés sur
le limon recouvrant les objets confirment une datation homogène
avec la fin de la 22e dynastie. Excluant toute perturbation moderne
ou antique postérieure à l’enterrement, comme mentionné
précédemment.
La convergence de ces éléments, appuyée par la documentation
historique et matérielle, permet aujourd’hui de parler d’une
identification formelle de la sépulture de Sheshonq III, près d’un
siècle après la découverte initiale du sarcophage. Cette
identification ouvre de nouvelles perspectives sur la chronologie
des tombes royales à Tanis.
Tanis, un site clé dans la réécriture
de l’histoire égyptienne
Depuis les fouilles de Pierre Montet à partir de 1939, Tanis est
reconnue comme l’un des rares sites où des tombes royales ont été
découvertes intactes. Cette rareté rend chaque nouvelle découverte
potentiellement décisive. Avec l’identification du sarcophage de
Sheshonq III, Tanis démontre à nouveau sa capacité à reconfigurer
la compréhension des dynasties de la IIIe Période
intermédiaire.
Contrairement à la Vallée des Rois, très marquée par le Nouvel
Empire, Tanis offre un aperçu unique des pratiques funéraires en
période de déclin centralisé. La topographie de la nécropole,
dominée par des tombes proches les unes des autres et souvent
interconnectées, facilite les réutilisations. Néanmoins, cela rend
aussi les identifications plus complexes.
Les équipes travaillent actuellement à stabiliser les structures
grâce à des opérations de désalinisation, de consolidation des
parois, et d’installation de couvercles protecteurs en matériaux
légers. Ces interventions se voient financées par des fonds
conjoints égyptiens et français, avec un objectif double. À
savoir : la conservation à long terme du site et la
valorisation scientifique des découvertes.
Chaque campagne de fouilles met au jour de nouveaux éléments.
Ils obligent les chercheurs à repenser les lignages dynastiques,
les rites funéraires et même les liens entre pouvoir et religion.
Tanis ne représente pas qu’un terrain de fouilles. Il s’agit d’un
laboratoire historique où s’affrontent continuités et ruptures.
La mise au jour de l’inhumation masquée de Sheshonq III vient
rappeler que l’archéologie ne se résume pas à l’accumulation de
vestiges. Mais elle participe à la reconstitution d’une logique de
pouvoir, d’espace et de mémoire, cachée sous les couches du
temps.
[Article déjà publié le 26 novembre
2025]