Pour Idris Hani, la sirah du Prophète (psl) constitue également une expérience historique complète, fondée sur la réflexion, la planification, le leadership, la construction de la société, la liberté et la justice.
Dans un entretien accordé à Al-Masirah Net, il souligne que les événements de la vie prophétique, bien qu’ayant été confirmés par la Révélation, se sont aussi déroulés selon des lois historiques et des causes rationnelles.
La compréhension de cette expérience pourrait, selon lui, aider les musulmans contemporains à analyser leur propre situation et à trouver les moyens de dépasser une crise accumulée au fil de l’histoire.
L’Hégire, un tournant entre faiblesse et construction de l’Etat
Pour Idriss Hani, l’Hégire constitue l’un des moments déterminants de la Sîra. Avant celle-ci, la communauté musulmane se trouvait dans une situation de faiblesse et de persécution. Les circonstances semblaient fermer toutes les voies possibles et la soumission pouvait apparaître comme la seule issue. Pourtant, le Prophète Muhammad (psl) a adopté une stratégie différente, fondée sur la prudence, la planification et l’utilisation des moyens disponibles.
Le chercheur marocain évoque notamment la nuit de l’Hégire, au cours de laquelle l’Imam Ali (as) dormit dans le lit du Prophète (psl). Il voit dans cet épisode plusieurs dimensions : le sacrifice, la sécurité et le choix d’un itinéraire permettant de réaliser l’objectif recherché. L’Hégire représente ainsi, selon lui, une transformation profonde : une population persécutée est progressivement devenue une communauté capable de parler de gouvernement, d’organisation et d’indépendance.
Hani considère donc que le Prophète (psl) était à la fois messager et dirigeant. Son action ne se limitait pas à la constitution d’un groupe religieux ou d’une communauté restreinte. Elle s’inscrivait dans un projet plus vaste de construction d’une nouvelle communauté, capable de disposer d’une direction, d’une organisation et d’un projet collectif.
Une Sîra à comprendre comme une expérience historique
Idriss Hani insiste sur la nécessité d’abandonner une lecture de la Sîra qui présenterait chaque événement uniquement comme un miracle détaché de toute intervention humaine. Il rappelle que les événements prophétiques ont été confirmés par la Révélation, mais qu’ils se sont également inscrits dans l’histoire et ont obéi à des causes et à des mécanismes rationnels.
Selon lui, considérer le Prophète (psl) comme une personnalité entièrement « non historique » durant la période de la Révélation conduit à négliger la dimension stratégique de son action. La Sîra montre au contraire un dirigeant qui prend des décisions, planifie, établit des alliances, organise les relations sociales et prend en considération les réalités politiques et militaires de son époque.
Le chercheur estime que cette lecture permet de tirer des enseignements susceptibles de se manifester à différentes périodes de l’histoire. Les événements de la Sîra ne seraient donc pas uniquement des épisodes appartenant au passé : leurs significations peuvent être étudiées et appliquées à des situations nouvelles.
Il cite également les récits concernant le Yémen dans la tradition prophétique. Selon lui, ces textes doivent être abordés par l’écoute, l’obéissance et surtout la compréhension de leurs significations profondes, en tenant compte de la situation actuelle des musulmans. L’obéissance au Prophète (psl) ne devrait ainsi pas être limitée à la génération des Compagnons, mais passer par une compréhension permanente de sa Sîra, de ses enseignements et de ses indications.
Le leadership comme condition de la construction collective
Pour Idriss Hani, aucune société ni aucun mouvement ne peut transformer ses valeurs en projet concret sans leadership. Celui-ci ne doit toutefois pas être compris uniquement comme une fonction administrative ou politique. Il comprend également une dimension intellectuelle, capable de créer des liens entre les enseignements religieux, l’être humain, les prises de position et les décisions pratiques.
Hani appelle ainsi à relire les événements de la Sîra à la lumière des connaissances accumulées par l’humanité, notamment celles des sciences politiques et sociales. Il évoque, entre autres, les concepts contemporains de l’État, de l’intelligence sociale et de l’État-nation, qui peuvent contribuer à révéler différentes dimensions de l’expérience prophétique.
Il cite à ce propos le pacte de Médine, les accords conclus par le Prophète (psl), sa gestion de la guerre et de la paix, les politiques d’alliance, la distribution des richesses et les politiques sociales. Selon lui, l’examen de ces expériences à travers les concepts des sciences politiques modernes révèle une organisation particulièrement avancée pour son époque.
Il souligne néanmoins la nécessité d’éviter les anachronismes. Les notions modernes de justice ou de démocratie ne peuvent pas être simplement projetées sur le contexte historique du Prophète (psl). Les règles et les pratiques doivent être comprises dans leur environnement historique. Une telle approche permettrait, selon Hani, de mieux mesurer l’originalité de l’expérience de Médine et sa capacité à établir la stabilité.
La libération de l’être humain au cœur du projet prophétique
Un autre élément central de la réflexion d’Idriss Hani est la liberté. Il considère que l’une des bases essentielles de la mission prophétique était la libération de l’être humain sur les plans intellectuel, psychologique et social. Il s’appuie notamment sur les versets coraniques évoquant l’allègement des fardeaux et le retrait des chaînes qui entravent les êtres humains.
Cette libération ne serait donc pas limitée à une seule dimension. Elle constituerait, selon lui, un projet global visant à transformer l’individu et la société. Hani établit également un lien étroit entre liberté et justice. Les prophètes auraient été envoyés pour établir l’équité, la justice constituant à ses yeux la « valeur des valeurs ».
Dans cette perspective, la purification de l’âme et la libération de l’être humain participent toutes deux à la réalisation de la justice. Celle-ci nécessite également de dépasser les distinctions raciales et régionales susceptibles d’empêcher la formation d’une communauté unie.
Hani rappelle que la première communauté musulmane réunissait des personnes d’origines différentes. La diversité des appartenances, notamment romaine, perse et africaine, n’a pas empêché l’émergence d’une identité commune. Pour lui, cette expérience illustre la capacité du projet prophétique à transformer des différences multiples en éléments compatibles avec l’unité de la communauté.
La conscience coranique face à la crise contemporaine
Dans la dernière partie de son intervention, Idriss Hani analyse la crise actuelle de la communauté musulmane. Il estime que celle-ci ne peut être attribuée à une seule cause. Elle résulte d’une accumulation historique de facteurs intellectuels, sociaux et politiques. À certaines périodes, le problème peut être lié au manque de conscience ; à d’autres, il peut être principalement social ou politique. L’accumulation de ces difficultés aurait finalement produit une crise multidimensionnelle.
Pour Hani, la première étape vers une solution est la conscience. Celle-ci permet à une société d’analyser ses propres crises, de comprendre les contraintes qui l’entourent et de libérer sa capacité de décision, notamment dans les domaines politique et social.
Il considère que le Coran doit retrouver sa place de première référence dans ce processus de prise de conscience. Il déplore que, même si le Coran est généralement présenté comme la première source de référence, il soit souvent, dans la pratique, l’une des dernières sources consultées ou qu’il soit placé derrière d’autres critères et références.
Le chercheur appelle donc à une lecture du Coran fondée sur la réflexion et l’interprétation, capable de dialoguer avec les réalités des différentes périodes historiques. Il évoque notamment les versets : « يا رب إن قومي اتخذوا هذا القرآن مهجوراً » et « أفلا يتدبرون القرآن أم على قلوب أقفالها ». Pour lui, le problème n’est pas seulement de reconnaître théoriquement l’autorité du Coran, mais de lui permettre réellement de participer à l’analyse et à la compréhension du présent.
Hani estime enfin que la reconstruction d’une conscience coranique exige de replacer le Livre de Dieu au centre du processus de réflexion et de discernement. Il évoque également l’attachement au Livre de Dieu et à la famille du Prophète, les Ahl al-Bayt, comme une garantie permettant à la communauté de rester à l’écart de l’égarement. Selon sa lecture, la conscience, le leadership et la transformation des valeurs religieuses en réalités concrètes constituent ainsi des éléments fondamentaux pour comprendre l’expérience prophétique et en tirer des enseignements pour le présent.
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