Les événements politiques et sociétaux récents au Maroc me poussent à m’intéresser à l’histoire politique et institutionnelle du pays depuis le protectorat. En réalité, c’est le cas depuis la normalisation avec Israël.
À ce stade de mes recherches, une seule chose est sûre : il est très compliqué d’y saisir grand-chose tant les différents acteurs (partis, Palais, parlementaires…) sont imprévisibles. Ma condition de zmagri y est très certainement pour quelque chose malgré mes efforts…
Mes questionnements sont donc multiples, ce billet n’est donc pas plus un exposé de ma science et de mes réflexions qu’un appel à l’aide afin de comprendre.
La détente, puis l’autocensure…
Quand je me plonge dans les archives, un décalage me frappe. Les décennies 1960 à 1980, c’est l’époque de la violence brute des années de plomb : les arrestations arbitraires, les disparitions et les bagnes secrets, Tazmamart, etc. Pourtant, j’ai fini par comprendre qu’une vraie détente s’était produite à partir des années 1990 et au début des années 2000. La parole s’est libérée d’une façon qui paraît presque irréelle aujourd’hui. Sur les plateaux télévisés de l’émission Hiwar ou dans les colonnes de journaux comme Le Journal, Nichane et les débuts de TelQuel, des intellectuels et des figures d’opposition débattaient ouvertement de la monarchie parlementaire et de la fin de l’absolutisme exécutif. Je découvre les archives de cette époque où des intellectuels revendiquent en direct la fin de la Commanderie des croyants, de l’inviolabilité ou de la sacralité du Roi, ou encore du principe de la Béia (allégeance).
Aujourd’hui, j’ai l’impression que nous vivons le paradoxe inverse. La répression physique de masse n’est plus la norme, mais la peur et l’autocensure se sont installées beaucoup plus profondément dans les esprits. Les lignes rouges se sont multipliées, la presse indépendante a été asphyxiée ou judiciarisée, et l’exigence d’un pouvoir exécutif issu des urnes et responsable devant le peuple semble avoir été totalement évacuée du débat public depuis 2011.
L’échiquier politique verrouillé et orphelin
En observant l’échiquier partisan actuel, le constat est frustrant parce qu’aucune force ne semble combler ce vide. D’un côté, les anciens partis du mouvement national comme l’USFP ou le PPS, qui portaient autrefois la lutte démocratique, tombent visiblement dans le moule technocratique. Ils gèrent les affaires courantes et les ministères, mais perdent à vue d’œil en profondeur idéologique. Ce qui leur reste, c’est la fierté d’exposer à qui veut l’entendre leur passé de glorieux résistants pour la démocratie. Ben Barka n’est décidément plus qu’un lointain souvenir.
De l’autre côté, la gauche parlementaire critique incarnée par le PSU ou la FGD a certes le mérite de maintenir le mot d’ordre d’une monarchie parlementaire dans ses textes, mais elle peine à peser et entretient souvent des ambiguïtés doctrinales, notamment sur la question religieuse et son articulation avec la société. Enfin, la gauche radicale et/ou révolutionnaire comme La Voie Démocratique choisit de faire entendre une rupture intégrale plus ou moins républicaine, qui, à mon sens, ignore la réalité profonde du pays et l’attachement de la société à la tradition institutionnelle de l’État. Leur existence a beau me rassurer sur l’état du débat public, je considère toujours que leur faiblesse ne s’explique pas uniquement par les pressions politiques et institutionnelles. Loin de moi l’envie de jouer au centriste éclairé, mais honnêtement, je ne trouve aucune voie réformiste, sociale-démocrate et suffisamment solide sur ses appuis pour assumer sans détour la volonté de rompre avec cette ineptie qu’on s’est mis à appeler « monarchie exécutive », ainsi qu’avec l’économie de rente.
La gauche démocrate ?
C’est donc précisément là que réside mon interrogation : est-il encore possible de penser au Maroc une gauche de rupture qui soit profondément démocrate et constitutionnaliste ? Une force qui défende sans détour une monarchie parlementaire stricte, où le Roi règne, incarne l’unité et le temps long, mais où le gouvernement gouverne réellement et répond de ses actes devant un Parlement souverain. Si cette force existe, où est elle ?!
Cette vision impliquerait une vraie rupture économique et écologique face à l’économie de rente, portée par un État stratège garant de services publics universels. Sur le plan spirituel, et je pense qu’il s’agit là de mon point le plus difficile pour la gauche marocaine, elle refuserait la laïcisation plaquée et calquée sur les modèles occidentaux, pour reconnaître l’aspect identitaire et l’utilité régalienne de la Commanderie des croyants. Un outil institutionnel puissant permettant au Roi, avec son Conseil de la Fatwa et des Oulémas, d’incarner et d’occuper la sphère religieuse dans les esprits en établissant et en entretenant le dogme officiel achaarite, malikite et jounaidi, tout en affirmant qu’il appartient au seul législateur, expression de la volonté générale, d’apprécier la capacité du corps social à supporter la rigueur des préceptes moraux. Enfin, sur la question du Sahara, elle arriverait à imaginer une issue définitive au conflit pouvant préserver la souveraineté territoriale nationale sans fermer les yeux sur la gestion sécuritaire désastreuse et humiliante, en plaçant la dignité, la voix et les droits des Sahraouis au centre du processus d’élaboration de la solution.
Mais bon, peut être suis-je rêveur ou complètement déconnecté.
« L’awbach », les apaches…
Enfin, il y a un élément encore plus insidieux qui me saute aux yeux. À force de discours résignés et de propagande, on a fini par graver dans l’inconscient collectif marocain l’idée terrible que notre société serait structurellement inapte à la démocratie, voire qu’elle ne la mériterait pas. Combien de citoyens utilisent l’argument fataliste affirmant que les Marocains seraient « trop incultes » pour voter librement ?
Qu’on me dise qu’en 1956, parler des trois pouvoirs de Montesquieu à des populations tout juste sorties des montagnes du Rif ou du Haut Atlas pouvait sembler déconnecté des réalités immédiates, soit. Mais en 2026, soixante-dix ans après l’indépendance et près de cent-vingt ans après le projet de constitution de 1908, si les esprits ne sont toujours pas habitués aux mécanismes démocratiques, c’est probablement parce qu’on a tout fait pour qu’ils ne le soient jamais. « Il aurait mieux valu que vous soyez tous illettrés . », comme dirait l’autre.
Je crois que chaque Marocain a déjà traversé ce doute au moins une fois dans sa vie : se résigner à penser que la démocratie serait un luxe d’Occidentaux et que nous aurions fatalement besoin d’un saint pouvoir autoritaire pour nous guider. Aujourd’hui, je refuse d’avaler cette bêtise aux relents paternalistes et colonialistes qui voudrait réserver l’émancipation et la liberté de choix aux seuls peuples dits « civilisés ». Une culture démocratique ne tombe pas du ciel : elle se forge, se transmet et s’expérimente à travers des institutions crédibles. Si après sept décennies, cette culture fait encore défaut, c’est qu’on a eu un intérêt objectif à empêcher sa maturation. Reste à poser la seule vraie question : à qui profite cette éternelle mise sous tutelle ?
Je sais, vous savez, ils savent, etc.