S’il y a un sujet économique qui crée des frictions entre le Maroc et l’Europe, c’est l’intérêt de plus en plus croissant des industriels chinois pour le Royaume. Et sur cette relation qui monte en puissance, l’Europe va devoir se décider, faire preuve de pragmatisme et surtout de moins d’hypocrisie.
Elle ne peut pas accueillir des dizaines de milliards d’investissements chinois sur son territoire, notamment dans les batteries et l’automobile, puis découvrir soudain les dangers du capital chinois lorsque les mêmes industriels décident d’installer leurs usines au Maroc.
Ou plutôt, elle peut. Mais il faudra alors appeler les choses par leur nom.
Car les industriels chinois arrivent en force au Maroc. Batteries, composants pour véhicules électriques, pneumatiques…
Ils ne viennent évidemment pas uniquement pour vendre à Casablanca ou Marrakech. Ils viennent parce que le Royaume leur offre ce que recherche n’importe quel industriel : stabilité, infrastructures, main-d’œuvre qualifiée, énergie propre, ports performants, écosystème automobile et, surtout, une situation géographique exceptionnelle assortie d’accords de libre-échange avec l’Europe, les États-Unis et de nombreux autres marchés.
Bref, ils viennent précisément parce que le Maroc a réussi à s’imposer comme une plateforme industrielle fiable et compétitive dans la région. Et cela commence, bizarrement, à inquiéter Bruxelles.
Un précédent existe déjà. Celui de Dicastal, ce fabricant chinois de jantes qui s’est retrouvé surtaxé aux frontières de l’UE à près de 49% parce qu’il exporte sa production depuis le Maroc. Cette histoire de jantes raconte beaucoup de choses.
Car derrière elle arrivent désormais les batteries, les composants, les cathodes, les pneus et toute la chaîne du véhicule électrique. L’Europe a évidemment raison de se protéger contre le contournement de ses règles.
Une marchandise presque entièrement fabriquée en Chine, débarquée au Maroc pour y subir une transformation cosmétique avant de repartir vers Rotterdam avec une nouvelle nationalité industrielle ne devient pas miraculeusement marocaine.
Les règles d’origine existent précisément pour éviter cela. Mais une usine construite au Maroc avec des centaines de millions d’euros, employant des Marocains, créant de la valeur au Maroc, achetant en grande majorité auprès de fournisseurs locaux, payant des impôts au Maroc et transformant réellement des matières au Royaume pose une question autrement plus complexe.
À partir de quand une usine chinoise au Maroc devient-elle une usine marocaine ?
Et surtout, pourquoi le raisonnement changerait-il lorsqu’on traverse le détroit de Gibraltar ?
En 2025, les investissements chinois en Europe et au Royaume-Uni ont atteint 16,8 milliards d’euros, dont 7,6 milliards dans l’automobile. Lorsque les groupes chinois produisent en Europe, on parle de localisation de la chaîne de valeur. Lorsqu’ils produisent au Maroc, on commence à parler de risque de contournement.
Le débat dépasse donc largement la Chine. Il concerne la place que l’Europe veut réellement donner au Maroc, que certains veulent regarder simplement comme un «garde-frontière».
Depuis des années, Bruxelles parle de partenariat stratégique, de voisinage, de transition verte, de chaînes de valeur intégrées et de développement économique de la rive sud. Très bien. Mais l’industrialisation marocaine devrait justement servir ces objectifs.
Une industrie forte au Maroc crée des emplois pour une jeunesse qui en a besoin. Elle contribue à stabiliser économiquement le voisinage immédiat de l’Europe. Et elle rapproche géographiquement certaines chaînes d’approvisionnement que les Européens disent précisément vouloir sécuriser.
L’Europe doit donc clarifier sa doctrine. Soit elle considère le Maroc comme un partenaire industriel, un prolongement naturel de certaines chaînes de valeur européennes, dont le développement renforce aussi la compétitivité et la stabilité de son voisinage. Soit elle considère le Royaume comme un concurrent qui profite de sa proximité et de ses accords commerciaux.
C’est une position qui peut se défendre. Mais il faut alors le dire clairement et laisser le Maroc en tirer les conséquences dans sa propre stratégie d’alliances économiques.
Ce qui devient difficilement tenable, c’est de vouloir simultanément un Maroc stable mais pas trop compétitif, industrialisé mais pas trop, attractif pour les capitaux mais seulement lorsqu’ils viennent du «bon» endroit.
Entre partenaires, le désaccord est permis. La concurrence aussi. Mais souffler le chaud et le froid finit rarement par produire une politique industrielle. Et encore moins de la confiance et une prospérité partagée.