Le Maroc est l’un des rares pays africains à avoir réussi son décollage industriel, s’imposant comme un hub régional dans l’automobile, l’aéronautique et la chimie. C’est la conclusion du rapport «Integrating Africa: From Threads to Hubs», publié par la Banque mondiale en coédition avec l’Agence française de développement. Mais cette réussite, aussi remarquable soit-elle, met en lumière un paradoxe : solidement connecté aux chaînes de valeur européennes, le Royaume reste prisonnier d’un espace maghrébin où les frontières freinent encore les échanges.
Fruit d’un travail de longue haleine mené par les économistes Woubet Kassa, Hiau Looi Kee et Jean-Christophe Maur, le rapport «Integrating Africa: From Threads to Hubs» dresse un état des lieux sans complaisance de l’intégration économique du continent. Lancé officiellement le 28 août au siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, en présence de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) et du Groupe de la Banque mondiale, ce document de référence identifie une poignée d’économies ayant réussi leur «grand saut» industriel. Le Maroc figure en bonne place parmi elles, aux côtés du Kenya, de l’Afrique du Sud et de la Tunisie. Une distinction qui interroge, tant elle contraste avec les performances mitigées du continent et avec la persistance d’un paradoxe régional qui freine l’essor de la zone.
L’Afrique ouverte au monde, fermée à elle-même
Le rapport dresse un constat sans appel : l’Afrique est une région ouverte au commerce mondial, mais cette ouverture n’a pas produit la transformation structurelle observée dans d’autres régions. Les pays africains n’orientent que 20% de leurs exportations vers d’autres pays du continent, contre plus de 50% au sein de l’ASEAN ou de l’Union européenne. Cette faible intégration commerciale régionale est le symptôme d’une fragmentation persistante : les exportations restent concentrées sur les matières premières, les chaînes de valeur sont morcelées par des frontières qui coûtent cher, et le commerce intra-africain demeure marginal. «Alors que l’Afrique est ouverte au commerce, elle ne se transforme pas», résume le rapport.
La participation «en amont» aux chaînes de valeur mondiales – capacité d’un pays à importer des intrants intermédiaires pour les transformer ou les assembler localement – reste limitée sur le continent, à l’exception de quelques économies qui ont su tirer leur épingle du jeu.
Le Maroc, exception africaine
Dans ce tableau contrasté, le Maroc occupe une position singulière. Le rapport identifie le Royaume comme l’un des quatre pays africains – avec le Kenya, l’Afrique du Sud et la Tunisie – à dépasser le seuil de 10% d’exportations brutes fondées sur une participation en amont aux chaînes de valeur mondiales.
Sur la période 2015-2019, le Maroc a généré en moyenne 496 millions de dollars d’exportations à travers les chaînes de valeur régionales, un montant supérieur à celui de la Tunisie (459 millions), de l’Égypte (445 millions), de l’Angola (311 millions) ou de l’Algérie (282 millions). Une performance d’autant plus remarquable que le Royaume a su diversifier ses activités, se taillant une place dans l’électronique, les produits pharmaceutiques et les systèmes de câblage automobile. Le rapport souligne également l’entrée du Maroc dans les secteurs des composants aérospatiaux, en tirant parti de sa proximité avec les marchés européens et des réseaux de fournisseurs internationaux.
Dans le secteur des produits chimiques transformés – l’une des filières régionales les plus actives, avec 2,7 milliards de dollars de flux liés notamment aux plastiques, aux engrais et aux produits chimiques –, le Maroc est cité comme l’un des principaux moteurs de cette dynamique. «La participation aux chaînes de valeur régionales et mondiales est particulièrement significative dans les secteurs d’exportation dynamiques, comme les systèmes de câblage automobile, l’industrie aérospatiale et la chimie», souligne le rapport, qui voit dans l’expérience marocaine un exemple à suivre pour d’autres économies africaines.
Le paradoxe marocain : un hub connecté à l’Europe, isolé au Maghreb
Mais cette réussite industrielle, aussi éclatante soit-elle, ne doit pas occulter une réalité plus complexe : le Maroc dispose d’un vaste réseau d’accords commerciaux et est solidement connecté aux marchés européens, mais reste ancré dans l’Union du Maghreb arabe (UMA) , que le rapport qualifie de «communauté régionale la moins intégrée du continent».
Le commerce intra-maghrébin demeure marginal, et le Royaume, comme la Tunisie, intègre davantage ses chaînes de valeur avec l’Europe qu’avec le continent africain. Ce paradoxe est illustré par les données : le Maroc importe des intrants d’Europe, les transforme localement, puis exporte les produits finis vers le même marché, créant une valeur ajoutée nationale, mais sans parvenir à tisser des liens industriels durables avec ses voisins maghrébins.
Le rapport met en lumière ce décalage entre la montée en puissance industrielle du Maroc et la faiblesse de l’intégration régionale maghrébine. Alors que le Royaume s’impose comme l’un des principaux pôles des chaînes de valeur en Afrique, il reste prisonnier d’un espace régional où les frontières constituent encore des obstacles majeurs aux échanges et à la coopération productive. «Le paradoxe du Maroc est d’être un hub industriel dans un environnement régional qui n’a pas encore pleinement saisi les bénéfices de l’intégration», résume un analyste proche du dossier.
Quelles perspectives pour le Maroc ?
La reconnaissance par la Banque mondiale de la réussite industrielle marocaine est un signal fort. Le Royaume est désormais identifié comme un modèle de référence pour la transformation économique en Afrique, aux côtés d’un petit groupe de pays ayant réussi leur «grand saut» vers des activités industrielles sophistiquées. Mais le rapport invite également à une réflexion stratégique : comment transformer cette réussite nationale en levier d’intégration régionale ? Comment faire du Maroc un hub non seulement pour les marchés européens, mais aussi pour le reste du continent ? La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre un cadre historique, mais sa concrétisation dépendra de la capacité des États à rendre leurs systèmes économiques interopérables et à construire des chaînes de valeur véritablement régionales.
Pour le Maroc, l’enjeu est double : consolider sa position de pôle industriel africain et contribuer à l’émergence d’un espace économique maghrébin et continental plus intégré. La route est encore longue, mais le rapport de la Banque mondiale rappelle que la proximité géographique et les accords commerciaux ne suffisent pas : c’est la qualité des connexions – douanières, logistiques, numériques et énergétiques – qui déterminera la capacité du continent à transformer ses fils en hubs.
H.K. / Les Inspirations ÉCO
L’émission
Chaque semaine, un grand invité décrypte les enjeux de l’économie marocaine.