Quel pays hors de l’UE accueillera les « centres de retour » des migrants frappés d’éloignement ? Cinq pays ont pris les devants. Le Danemark, fer de lance de l’initiative, réunit aujourd’hui, vendredi 4 septembre, ses partenaires allemands, autrichiens, grecs et néerlandais. La réunion à Copenhague sera présidée par Morten Bodskov, le ministre danois de l’Immigration et de l’Intégration, un poids lourd de la social-démocratie danoise qui a déjà écumé les ministères de la Justice, des Impôts, de la Défense et de l’Économie, avec un intérim aux Finances.
Il a pris son portefeuille actuel le 3 juin et, depuis, sillonne les capitales intéressées par cette « solution innovante ». Il était à Rome le 8 juillet, chez Matteo Piantedosi, à Berlin le 9 juillet chez Alexander Dobrindt, à Vienne le 17 août chez Gerhard Karner, à La Haye puis de nouveau à Berlin le 20 août, et à Athènes le 24 août. La réunion de Copenhague est l’aboutissement de cette tournée.
Le groupe, que les Danois appellent la « femlandegruppe », s’est constitué au printemps pour identifier des pays d’accueil. Une douzaine ont été passés en revue. Deux tiennent la corde : l’Ouganda, avec lequel les discussions seraient les plus avancées selon le quotidien grec I Kathimerini, et le Rwanda, révélé par Der Spiegel. Le premier centre, doté de 5 000 à 10 000 places, viserait une ouverture en 2027, à l’exclusion des mineurs. Mais pour l’heure, les cinq gouvernements refusent de confirmer, au motif que la publicité nuirait aux négociations.
Tarir « le commerce louche des passeurs »
La logique des « centres de retour » est dissuasive avant d’être opérationnelle. Elle repose sur le pari que la plupart des personnes qui seraient sujettes aux transferts choisiraient un retour volontaire dans leur pays d’origine plutôt que de rester en Ouganda ou au Rwanda.
Autrement dit, il s’agit moins de renvoyer que de faire savoir qu’on renvoie : celui qui paie un passeur pour rejoindre Copenhague ou Lampedusa doit s’attendre à finir dans un pays africain qu’il n’a pas choisi (et dans des conditions peu enviables). Bodskov ne s’en cache pas et parle d’un « signal fort » adressé aux migrants, dont l’objet est de tarir « le commerce louche des passeurs ».
Mais l’effet recherché suppose que la destination soit assez peu enviable pour décourager le départ, quand le règlement européen exige, lui, que ces centres respectent les droits fondamentaux et que l’accord ne soit conclu qu’avec des pays où les standards internationaux sont observés. On sent une certaine contradiction…
L’Agence des droits fondamentaux de l’Union avait posé, dès février 2025, trois conditions préalables pour que ces structures ne deviennent pas des « zones de non-droit » : une décision de retour valide et exécutoire prise après examen individuel ; un accord juridiquement contraignant avec le pays hôte, assorti d’une analyse d’impact sur les droits fondamentaux ; des garanties de traitement licite sur place, respect du non-refoulement compris.
Macron ne s’oppose pas au principe, mais au financement par l’UE
Elle y ajoutait la nécessité d’un mécanisme de contrôle indépendant, et rappelait que les États membres demeurent responsables des violations commises dans ces centres. Si toutes ces conditions sont respectées, que restera-t-il de l’effet dissuasif ?
Dans un communiqué publié vendredi matin, le ministre Bodskov avance que le Danemark doit être prêt à envoyer ses premiers étrangers en séjour irrégulier vers un pays partenaire avant la fin de 2027. Les ministres doivent s’accorder sur les étapes menant au premier accord de partenariat, dont le principe directeur affiché est l’avantage mutuel entre l’Union et le pays d’accueil. La Commission européenne est tenue informée. Pour autant, elle n’est pas partie aux discussions, menées hors des canaux de l’Union.
C’est une condition à laquelle le président Macron tient. Il ne s’est pas opposé à l’adoption du Règlement sur le retour qui encadre et autorise les États membres à se tourner vers les « return hubs » mais cela n’en fait « pas une politique de l’Union ». D’où son refus d’un financement européen aux pays intéressés.
Le modèle italien, sans l’Italie
Cela peut paraître curieux, mais Rome, dont le protocole albanais sert pourtant de référence, n’est pas membre du « club des Cinq ». Giorgia Meloni pilote le versant politique de l’initiative en lien avec la Première ministre danoise, Mette Frederiksen.
Les deux capitales ont fait signer, après la crise de Ceuta, une lettre de vingt-deux chefs d’État et de gouvernement à Ursula von der Leyen. La France, l’Espagne, le Luxembourg et le Portugal ont été les seuls pays à ne pas la signer (avec l’Irlande tenue à la neutralité en raison de sa présidence tournante). Mais l’Italie souhaite que ces centres soient financés par le budget européen. C’est ce qui la sépare du club des Cinq, lesquels avancent sur leurs propres fonds nationaux. D’où les frictions Meloni-Macron sur le sujet…
Le dispositif italien en Albanie sert de référence, mais aussi d’avertissement. Rome a prévu 670 millions d’euros sur cinq ans et 36 000 places par an. Les juges de Rome ayant refusé, dès octobre 2024, de tenir l’Égypte et le Bangladesh pour des pays d’origine sûrs, les centres ont été convertis en mars 2025 en structures d’expulsion. Ils ont reçu environ 500 personnes.
Trois affaires sur la légalité de la rétention hors de l’Union sont pendantes devant la Cour de justice de l’UE. Le 23 avril, l’avocat général Nicholas Emiliou dans l’affaire Sedrata a estimé que le protocole albanais était compatible avec le droit européen à condition que les droits des migrants soient pleinement garantis. L’arrêt de la CJUE n’est pas encore rendu.
La crise de Ceuta en toile de fond
Le ministre danois, Morten Bodskov justifie l’urgence par l’affaire Ceuta, où quelque 60 000 personnes ont franchi la frontière de l’enclave espagnole au Maroc les 30 et 31 juillet. La quasi-totalité était repartie au Maroc en quarante-huit heures, à l’issue d’un arrangement bilatéral entre Madrid et Rabat. Le gouvernement espagnol a qualifié ces retours de « volontaires ».
Cependant, entre 8 000 et 11 000 personnes demeuraient à Ceuta douze jours plus tard. Les Vingt-Sept aborderont le sujet au Conseil européen d’octobre. Et l’on s’attend à ce que les débats entre Pedro Sanchez, Giorgia Meloni, Emmanuel Macron, Friedrich Merz et Mette Frederiksen soient vifs.
Le débat porte à la fois sur l’efficacité pratique du dispositif et ses conséquences géopolitiques vis-à-vis de l’Afrique. « Oui pour une politique qui lutte contre l’immigration illégale, qui nous rend plus efficaces, qui conduit à des retours », affirmait Emmanuel Macron à l’issue du Conseil européen du 19 juin.
« Pour ce qui est de la France, disait encore le président français, non à des centres de retour ou des “hubs de retour” dans des pays tiers. Parce que je crois que ce n’est ni efficace ni ne correspond aux principes qui sont les nôtres. (…) Bon courage pour défendre notre crédibilité sur le continent africain en expliquant que l’on va utiliser le budget de l’Union afin de faire des centres de retours sur leur continent, là où la totalité de l’Union africaine se mobilise sur des questions historiques ô combien sensibles. »
Dans le Financial Times, la Première ministre danoise justifiait que la gauche prenne en main avec vigueur la question migratoire. « En tant que sociale-démocrate, il est assez clair que le prix payé quand la migration se transforme en problème est payé par les classes populaires de votre société, disait-elle. (…) Être sociale-démocrate aujourd’hui signifie s’attaquer à l’immigration de masse en Europe. Personne n’est parvenu à me convaincre que ce n’est pas une idée sociale-démocrate d’avoir des centres de retour hors d’Europe. » Le président Macron et la Première ministre danoise s’en sont expliqués en tête-à-tête. Chacun campe sur ses positions.