À la fin du mois d’août, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, également à la tête de la présidence en exercice de la CEDEAO cette année, a rencontré le général Birame Diop, nouveau président de la Commission de l’organisation, pour définir les priorités de leur mandat commun. Au cœur des échanges : le lancement tant attendu de la nouvelle monnaie unique ouest-africaine, l’ECO.
Ce rendez-vous stratégique est survenu dans la foulée d’un déplacement discret du chef de l’État sénégalais en France, voyage que ses services avaient tenté de tenir secret mais qui a finalement été révélé par la presse. Pour de nombreux observateurs, la concomitance de ces événements ne laisse guère de place au doute : Bassirou Diomaye Faye aurait reçu des instructions claires de son homologue Emmanuel Macron et, de retour à Dakar, se serait attelé sans délai à la mise en œuvre du projet ECO.
Un empressement qui interroge, tant cette réforme monétaire semble en porte-à-faux avec le discours de rupture et de souveraineté qui avait porté le nouveau président et son mentor, le Premier ministre Ousmane Sonko, au sommet de l’État. Ce dernier n’a jamais caché son hostilité au franc CFA, qu’il qualifie de « relique coloniale » et d’instrument du contrôle néocolonial de la France sur ses anciennes colonies, rappelant que l’acronyme signifiait à l’origine « Colonies Françaises d’Afrique ».
Cette position, il l’a martelée avec vigueur à l’occasion du centenaire de la naissance de Frantz Fanon, où il a dénoncé les « contraintes » imposées par le FCFA et jugé la réforme de l’ECO « inachevée » et essentiellement « cosmétique ». Sa formule est devenue célèbre : « Changer de nom sans changer de logique n’est pas une révolution, c’est un rebranding de la dépendance » . Ces critiques font écho à celles de nombreux analystes qui voient dans l’ECO un simple « franc CFA 2.0 », une version reliftée d’un système qui perpétuerait l’influence de la Françafrique .
Pourtant, la voie vers une monnaie ouest-africaine indépendante est semée d’embûches et le projet, tel que promu actuellement par le président Faye, semble déjà compromis. De nombreuses nations membres de la CEDEAO ont opposé un net refus à cette transformation. Dès 2020, le Nigeria, poids lourd de la région, avait bloqué toute tentative de créer une version de l’ECO qui resterait sous la garantie française, une position partagée par le Ghana, la Gambie, le Sierra Leone et le Liberia . Ces pays, membres de la Zone Monétaire Ouest-Africaine (ZMOA), ont dénoncé une décision « unilatérale » des pays francophones, incompatible avec la feuille de route convenue pour une monnaie unique véritablement indépendante . Plus récemment, la Guinée s’est jointe au camp des opposants, annonçant en août son refus d’adhérer à l’ECO pour préserver son souveraineté monétaire, craignant une faible intégration commerciale avec ses voisins.
Dans ce contexte de défiance généralisée, les soutiens à l’ECO se réduisent à une poignée de pays. Aux côtés de la Côte d’Ivoire, dont le président Alassane Ouattara est perçu comme le soutien indéfectible de la France sur le continent, le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye apparaît désormais comme le nouveau pion de Paris. Si le chef de l’État sénégalais, en tandem avec son Premier ministre, a fait de la souveraineté monétaire un axe central de son action, les récentes manœuvres diplomatiques semblent contredire cette ambition affichée .
La tentative d’influencer le Bénin, dont le nouveau président Romuald Wadagni affiche une ligne plus indépendante, pourrait bien échouer, laissant le projet ECO orphelin de la majorité des acteurs régionaux. L’avenir de cette réforme, qui devait incarner l’émancipation économique de l’Afrique de l’Ouest, semble plus que jamais suspendu à des équilibres politiques fragiles et à des intérêts étrangers persistants.
Richard Sadler
Researcher in African affairs and international relations
NB : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d’Actu Cameroun.