Cette position confère aux Émirats un rôle considérable dans les chaînes de valeur reliant les producteurs africains aux marchés internationaux.
Selon le Financial Times, au moins 1,5 tonne de lingots d’or, représentant à l’époque une valeur d’environ 100 millions de dollars, aurait été dérobée à Khartoum durant les premiers jours de la guerre, après la prise de la raffinerie d’or publique et le pillage de la Banque centrale.

Derrière les milliards d’investissements annoncés par Abou Dhabi en Afrique se dessine une stratégie qui dépasse largement le commerce et le développement des infrastructures. Ports, or, agriculture, logistique, finance et réseaux sécuritaires s’imbriquent désormais dans un dispositif d’influence dont le Soudan constitue l’un des exemples les plus controversés.

Pendant des années, la présence des Émirats arabes unis en Afrique a été présentée comme celle d’un investisseur ambitieux : construction de ports, développement de zones franches, financement d’infrastructures, investissements agricoles et projets énergétiques.

Mais une vaste enquête du Financial Times, publiée le 4 août 2026, propose une lecture beaucoup plus stratégique de cette expansion. Selon le quotidien britannique, Abou Dhabi cherche à articuler contrôle des infrastructures, accès aux ressources naturelles, puissance financière et réseaux sécuritaires afin de consolider son influence sur le continent.

Une stratégie particulièrement visible au Soudan, où la guerre déclenchée en avril 2023 a transformé le pays en théâtre majeur des rivalités régionales.

L’or soudanais au centre des interrogations

L’or occupe une place centrale dans cette équation.

Selon le Financial Times, au moins 1,5 tonne de lingots d’or, représentant à l’époque une valeur d’environ 100 millions de dollars, aurait été dérobée à Khartoum durant les premiers jours de la guerre, après la prise de la raffinerie d’or publique et le pillage de la Banque centrale.

Le journal affirme, en s’appuyant sur plusieurs témoignages, qu’une partie de cet or aurait ensuite transité par le Tchad et le Soudan du Sud avant d’être acheminée vers les Émirats depuis Juba.

Les Forces de soutien rapide (FSR) contestent catégoriquement toute implication dans le pillage. Abou Dhabi, de son côté, assure disposer de mécanismes réglementaires destinés à garantir la traçabilité des transactions et l’intégrité du commerce de l’or.

Mais l’enjeu dépasse largement le cas des lingots disparus à Khartoum.

Selon des estimations citées par le Financial Times, près de 30 milliards de dollars d’or artisanal africain pourraient chaque année être exportés vers Dubaï sans déclaration. L’émirat s’est ainsi imposé comme l’un des principaux centres mondiaux de commercialisation de l’or provenant du continent africain.

Cette position confère aux Émirats un rôle considérable dans les chaînes de valeur reliant les producteurs africains aux marchés internationaux.

Les ports, première ligne de la puissance émiratie

L’influence d’Abou Dhabi ne se limite toutefois pas aux ressources minières.

Elle commence souvent par les ports.

DP World, groupe basé à Dubaï, exploite ou développe des infrastructures portuaires, des terminaux intérieurs et des zones franches dans 13 pays africains, selon le Financial Times.

Djibouti, Dakar, Maputo et surtout Berbera illustrent cette politique d’implantation sur les principales routes commerciales africaines.

Le cas de Berbera est particulièrement révélateur.

DP World y a investi environ 450 millions de dollars et obtenu une concession de 30 ans sur le port. Une route de quelque 250 kilomètres relie par ailleurs l’installation au territoire éthiopien, offrant au port somalien une vocation de corridor régional.

Mais cette implantation économique s’est également accompagnée d’un volet sécuritaire controversé. Selon le Financial Times, un accord parallèle aurait permis aux Émirats d’obtenir un accès à une base navale et militaire située à proximité.

Le modèle est donc plus complexe qu’une simple politique d’investissement : contrôler les infrastructures qui organisent les échanges peut aussi permettre de peser sur les flux commerciaux et, indirectement, sur les équilibres stratégiques régionaux.

168 milliards de dollars d’investissements annoncés

Cette influence repose sur une force de frappe financière considérable.

Selon les données de fDi Markets citées par le Financial Times, les Émirats auraient annoncé depuis 2017 plus de 168 milliards de dollars d’investissements en Afrique.

Les secteurs concernés sont extrêmement diversifiés : énergie, infrastructures, agriculture, mines, logistique et commerce.

Pour les Émirats, cette stratégie répond d’abord à des impératifs économiques. Il s’agit de diversifier l’économie nationale, de préparer l’après-pétrole, de sécuriser l’accès aux matières premières et de développer de nouvelles routes commerciales.

Mais l’investissement devient également un instrument de puissance.

En finançant des infrastructures stratégiques et en nouant des partenariats avec les États africains, Abou Dhabi acquiert une capacité d’influence qui dépasse le simple rendement financier des projets.

Le Soudan, laboratoire controversé

C’est au Soudan que cette combinaison entre économie, ressources et sécurité devient la plus sensible.

Avant le déclenchement de la guerre, des entreprises émiraties avaient développé d’importants projets agricoles, miniers et portuaires.

En 2022, Abu Dhabi Ports avait notamment annoncé un investissement de 6 milliards de dollars dans le projet portuaire d’Abu Amama, sur la mer Rouge.

La guerre a bouleversé ces ambitions.

Parallèlement, les Émirats ont été accusés par plusieurs acteurs internationaux de soutenir indirectement les Forces de soutien rapide, engagées dans le conflit contre l’armée soudanaise.

Abou Dhabi rejette fermement ces accusations et affirme n’avoir fourni aucune aide militaire ou financière aux parties au conflit.

Mais les interrogations persistent.

Une nouvelle enquête du Financial Times, publiée le 15 août, apporte notamment un nouvel élément au débat en documentant la présence de mercenaires colombiens recrutés pour combattre aux côtés des FSR. Le quotidien affirme avoir identifié des liens avec une société de sécurité basée aux Émirats.

Le gouvernement émirati dément toute implication et affirme que cette société n’est engagée dans aucune activité mercenaire au Soudan.

Ces accusations et démentis successifs illustrent cependant la difficulté à dissocier, dans certaines zones de conflit, intérêts économiques, réseaux privés de sécurité et stratégies d’influence étatique.

Une architecture de puissance

Pris séparément, un port, une mine, une exploitation agricole ou un investissement financier peuvent apparaître comme des opérations commerciales classiques.

Pris ensemble, ils dessinent une architecture beaucoup plus ambitieuse.

Les ports permettent de contrôler les flux.
Les mines donnent accès aux ressources.
L’agriculture sécurise les approvisionnements.
La finance attire et canalise les capitaux.
Les infrastructures créent des dépendances économiques.
Les réseaux sécuritaires protègent les intérêts stratégiques.

C’est précisément cette combinaison qui nourrit les inquiétudes de certains spécialistes africains cités par le Financial Times.

La stratégie émiratie ne consisterait donc pas simplement à investir en Afrique, mais à créer un écosystème dans lequel les dimensions économiques, politiques et sécuritaires se renforcent mutuellement.

Abou Dhabi rejette cependant toute lecture impériale de sa politique africaine.

Dans une réponse publiée le 17 août, le ministère émirati des Affaires étrangères a dénoncé cette interprétation et affirmé que les relations entre les Émirats et les pays africains reposaient sur des partenariats mutuellement bénéfiques.

Selon les autorités émiraties, plus de 110 milliards de dollars auraient été engagés dans des projets africains entre 2019 et 2023, dont environ 70 milliards consacrés aux énergies renouvelables et au développement.

L’Afrique, nouvel échiquier des puissances

La montée en puissance des Émirats ne constitue pas un phénomène isolé.

La Chine, la Turquie, la Russie, l’Arabie saoudite, le Qatar, les États-Unis et plusieurs puissances européennes cherchent eux aussi à accroître leur présence économique, diplomatique et sécuritaire en Afrique.

Mais le modèle émirati possède une particularité : il combine avec une rare intensité capitaux privés, infrastructures stratégiques, accès aux ressources naturelles, logistique et influence sécuritaire.

Cette combinaison transforme progressivement le continent en un immense échiquier géopolitique.

La question n’est donc plus seulement de savoir combien d’argent les puissances étrangères investissent en Afrique.

La véritable question est de savoir qui contrôle les infrastructures, qui possède l’accès aux ressources, qui organise les flux financiers et qui décide de la destination finale de la richesse produite sur le continent.

La bataille pour la souveraineté économique

L’enjeu dépasse ainsi la seule rivalité entre Abou Dhabi et ses concurrents.

Il touche directement à la souveraineté économique africaine.

L’Afrique dispose d’immenses réserves d’or, de minerais stratégiques, de terres agricoles et de corridors commerciaux qui pourraient contribuer à faire du continent l’un des grands pôles de puissance du XXIᵉ siècle.

Mais la possession des ressources ne suffit pas.

Si l’extraction, la transformation, le financement, le transport et la commercialisation restent largement contrôlés par des acteurs extérieurs, les économies africaines risquent de demeurer dépendantes des chaînes de valeur internationales qu’elles alimentent.

C’est peut-être là que se situe la véritable bataille.

Il ne s’agit plus nécessairement de conquérir l’Afrique. Il s’agit de contrôler les richesses qui en sortent, les routes qui les transportent et les capitaux qui déterminent leur destination.

Et dans cette nouvelle compétition mondiale, les ports, les mines, les terres agricoles et les réseaux financiers pourraient bien être devenus les nouveaux instruments de la puissance.

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