Keynes le citait déjà comme un vieux dicton, en 1945. Devez mille dinars à votre banque et vous êtes à sa merci. Devez-lui un million, et c’est elle qui est à la vôtre. La sagesse tunisienne le dit à sa façon, un crédit de mille dinars, c’est la banque qui te tient, un crédit d’un million, c’est toi qui tiens la banque. Les chiffres de la Banque Centrale, arrêtés au premier semestre 2025, donnent crédit au proverbe.

–          Une hiérarchie sans surprise

Le Bulletin des Statistiques Financières de la Banque Centrale publie les taux effectifs moyens, c’est-à-dire le coût réel de chaque type de crédit. Classés du plus cher au moins cher, ils dessinent une hiérarchie limpide.

Tout en haut, le plus onéreux, le leasing, à 13,49 pour cent. Viennent ensuite les découverts matérialisés par effets, à 12,48 pour cent, et l’affacturage, à 12,32 pour cent. Puis le crédit à la consommation, à 11,86 pour cent, et le crédit à l’habitat, à 10,90 pour cent. Tout en bas, les moins chers, le crédit à long terme, à 10,47 pour cent, et le crédit à court terme, à 10,25 pour cent.

Le bulletin classe par type de crédit, non par emprunteur. Mais chaque produit correspond en pratique à un profil. Et la lecture devient alors éloquente.

–          Le petit paie pour le gros

Le leasing, l’affacturage, les découverts par effets sont les financements de la petite et moyenne entreprise, celle qui n’accède pas facilement au crédit bancaire classique. Ce sont les plus chers. Le crédit à court et long terme, lui, est le domaine des grandes entreprises solvables. Ce sont les moins chers.

L’écart est de 3,24 points. Une PME qui finance une machine en leasing paie 13,5 pour cent. Une grande entreprise qui emprunte à court terme paie 10,25. Pour le même dinar prêté, la première verse près d’un tiers de plus que la seconde. Le proverbe se vérifie, plus l’emprunteur est petit, plus il paie cher.

Le particulier, lui, se situe au milieu, mais son crédit à la consommation, à 11,86 pour cent, reste lourd. Surtout si on le compare à ce que la banque lui verse sur son épargne. Au premier semestre 2025, le taux de rémunération de l’épargne était de 6,5 pour cent. Le Tunisien touche donc 6,5 pour cent sur ce qu’il dépose, et paie près de 12 pour cent sur ce qu’il emprunte. La banque encaisse l’écart, plus de cinq points.

–          Ce que gagne la banque

Rapportés au taux directeur de la Banque Centrale, maintenu à 7 pour cent, ces taux révèlent la marge des banques. Sur le crédit des grandes entreprises, elle est de 3,25 points. Sur le leasing des PME, elle grimpe à près de 6,5 points. La banque prend donc sa plus grosse marge sur l’emprunteur le plus fragile, celui qui a le moins de pouvoir de négociation et le plus de risque à ses yeux. Le crédit n’est pas seulement rare en Tunisie, il est aussi inéquitablement tarifé. La double peine du petit emprunteur.

Le nouveau venu qui ne paie rien

Un dernier profil vient bousculer cette hiérarchie. Par le décret 2026-148 de juillet 2026, l’État a créé le crédit sur l’honneur, sans intérêt ni garantie, destiné aux particuliers, aux microprojets, aux PME et aux sociétés communautaires. Un emprunteur qui ne paie rien, ni taux, ni caution.

L’intention est de contourner la cherté du crédit pour les plus fragiles. Mais l’enveloppe, estimée à 120 millions de dinars, reste dérisoire face aux 118 milliards de crédits à l’économie. Une goutte d’eau. Le crédit sur l’honneur introduit un emprunteur à taux zéro, mais il ne change rien, pour l’immense majorité, à la règle que le proverbe résume depuis toujours. En Tunisie, plus on est petit, plus on paie cher.

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