L’abstention stratégique du Caire et la diplomatie multi-vectorielle
La ligne d’Abou Dhabi : diplomatie d’influence, flux d’investissements et pragmatisme
Prudence à Téhéran et contrariété des plans israéliens
Bloc militaire hermétique ou coopération à la carte ?
Riyad, Ankara et Islamabad ont officialisé un accord tripartite d’assistance militaire mutuelle, et au Moyen-Orient la portée d’un traité se mesure autant au prestige des signataires qu’au silence de ceux qui ont choisi de ne pas y figurer. L’entretien téléphonique entre le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, et le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, ne relevait nullement de la courtoisie protocolaire.
Dans les chancelleries du Proche-Orient, cet échange a été immédiatement perçu comme une démarche préventive majeure : la principale puissance militaire du monde arabe s’est-elle trouvée marginalisée par le pacte de La Mecque, ou s’agit-il d’un choix délibéré où l’absence d’engagement formel s’avère plus avantageuse, sous l’observation de l’Organisation des Nations unies (ONU) ?

Recep Tayyip Erdogan, Mohammed ben Salmane et Shehbaz Sharif réunis à La Mecque après la signature de l’accord de défense – Murat Cetinmuhurdar/Présidence turque/REUTERS
Sur le plan capacitaire, cette entente réunit des atouts déterminants. L’Arabie saoudite fournit la puissance financière de son Fonds public d’investissement (PIF), doté de 750 milliards de dollars, ainsi que la légitimité religieuse conférée par la garde des Lieux saints de l’islam.
La Turquie apporte un complexe militaro-industriel en pleine expansion — capable d’exporter plus de 5,5 milliards de dollars d’équipements de défense, notamment ses drones Bayraktar et Akinci — combiné aux standards tactiques de l’OTAN. Enfin, le Pakistan mobilise une armée d’active de 650 000 hommes doublée de la force dissuasive d’un arsenal atomique estimé à plus de 170 têtes nucléaires, placé sous le suivi de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Cependant, s’en tenir à ces trois acteurs occulte la complexité de l’échiquier régional. Ces absences notables obligent à se demander si cette troïka constitue un dispositif de sécurité collective efficace ou si elle traduit des fractures persistantes au sein du monde musulman.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’exprimant lors d’un sommet de l’Alliance atlantique – REUTERS/ YVES HERMAN
L’abstention stratégique du Caire et la diplomatie multi-vectorielle
Le fait que le pays qui contrôle le canal de Suez — artère névralgique par laquelle transite près de 10 % du commerce maritime mondial et 20 000 navires par an selon les normes de l’Organisation maritime internationale (OMI) — et qui entretient la première armée de la Ligue arabe, avec 440 000 militaires et plus de 4 000 chars de combat, n’ait pas souscrit à ce traité constitue une énigme apparente. L’explication découle de la doctrine appliquée par Al-Sissi depuis dix ans : refuser l’inféodation à des blocs rigides.
« La diplomatie égyptienne repose sur la recherche constante d’un équilibre stratégique et sur le rejet catégorique des alliances exclusives qui accentuent la polarisation régionale », a récemment rappelé le porte-parole de la présidence égyptienne, Ahmed Fahmy, au terme d’échanges bilatéraux avec Riyad.

Les dirigeants arabes réunis lors des travaux de la Ligue arabe – PHOTO/ Dalati Nohra via AP
S’engager dans une clause de défense collective aux côtés d’Ankara et d’Islamabad imposerait à l’Égypte des sujétions militaires sur des théâtres d’opérations éloignés, étrangères aux priorités nationales d’un pays confronté à une dette extérieure de près de 160 milliards de dollars et à de fortes tensions monétaires suivies par le Fonds monétaire international (FMI).
Le Caire peut-il risquer d’altérer ses relations avec des partenaires financiers clés comme Pékin, son principal fournisseur de céréales comme Moscou, ou Washington, dont il reçoit chaque année 1,3 milliard de dollars d’aide militaire par l’entremise du Département de la Défense des États-Unis (Pentagone) ? En restant en retrait, l’Égypte ne compromet nullement l’appui de Riyad.
La monarchie saoudienne a toujours besoin du Caire comme médiateur incontournable dans les pourparlers de cessez-le-feu à Gaza, comme rempart de sécurité sur la frontière libyenne et comme stabilisateur face au conflit soudanais. Cette situation consacre une coopération pragmatique sans sujétion juridique : l’Égypte préserve sa coordination avec les Saoudiens sans s’aliéner de partenaires tiers.

Le président Abdel Fattah al-Sissi et le président chinois Xi Jinping lors de cérémonies officielles au Caire – PHOTO/ KHALED DESOUKI
La ligne d’Abou Dhabi : diplomatie d’influence, flux d’investissements et pragmatisme
Si le choix égyptien relève de la retenue prudente, la position des Émirats arabes unis traduit une stratégie résolue en faveur de la géoéconomie et des réseaux d’influence, préférant ces instruments aux architectures militaires d’un autre âge.
La fédération émiratie dispose d’un outil militaire hautement professionnalisé, d’une expérience opérationnelle éprouvée et d’un positionnement maritime stratégique entre le détroit d’Ormuz et la Corne de l’Afrique. Sa mise à distance du pacte de La Mecque n’est pas un signe d’effacement, mais l’affirmation d’une doctrine visant à dépasser les logiques de confrontation de blocs au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

Affichage urbain à Karachi célébrant l’accord de défense tripartite de La Mecque – REUTERS/ AKHTAR SOOMRO
« L’avenir de la stabilité régionale ne se bâtit plus dans des tranchées ou des alliances militaires hermétiques, mais sur la prospérité partagée, l’interdépendance commerciale et l’innovation technologique », soulignait le conseiller diplomatique du président émirati, Anwar Gargash, lors d’un forum sécuritaire.
La vision portée par Mohammed ben Zayed Al-Nahyane met l’accent sur la sécurisation des corridors commerciaux mondiaux — à l’instar du projet IMEC reliant l’Inde à l’Union européenne via les ports du Proche-Orient — et sur une stricte neutralité économique dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le conseiller diplomatique émirati Anwar Gargash – REUTERS/ AMR ALFIKY
Tandis que d’autres capitales recherchent des garanties dans des pactes d’assistance, Abou Dhabi consolide des accords bilatéraux de partenariat économique global, resserre ses relations avec de grands émergents asiatiques comme l’Inde et agit comme médiateur d’influence lors des échanges de captifs et des trêves humanitaires.
Ne pas souscrire à ce traité militaire n’isole pas les Émirats ; cela leur permet au contraire de conserver une pleine autonomie stratégique pour sécuriser le golfe d’Aden et le détroit de Bab el-Mandeb sans soumettre leur appareil militaire souverain à une tutelle extérieure.

Relevé satellite du détroit de Bab el-Mandeb reliant l’océan Indien à la mer Rouge – Nasa Worldview/REUTERS
Prudence à Téhéran et contrariété des plans israéliens
Au-delà de la sphère arabe, l’édification de ce triangle militaire suscite une vigilance immédiate. À Téhéran, l’initiative est suivie avec attention. Même si l’accord de rétablissement diplomatique irano-saoudien conclu en 2023 sous l’égide de Pékin demeure formellement d’actualité, la République islamique ne peut observer avec indifférence l’ancrage de technologies militaires turques et de doctrines pakistanaises sur les rives du Golfe.
« Nous examinons avec rigueur toute dynamique tendant à militariser l’espace régional ; la sécurité collective relève exclusivement de la responsabilité des États riverains », a mis en garde la diplomatie iranienne, relayant les positions du ministre Abbas Araghchi.

Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi – REUTERS/ PIERRE ALBOUY
Même si les trois partenaires affirment que leur entente ne vise aucun État précis, l’état-major iranien considère que ce pacte cherche d’abord à sanctuariser les installations pétrolières d’Aramco et à endiguer l’influence des mouvements régionaux alliés de Téhéran.
Les conséquences s’avèrent tout aussi délicates pour Israël. Durant des années, la doctrine de sécurité de Tel-Aviv reposait sur la perspective d’une normalisation historique avec Riyad, appuyée sur le parapluie militaire américain piloté depuis la Maison-Blanche et sur la fourniture d’équipements de défense et de cyber-renseignement israéliens.
L’arrivée de la Turquie — dont le président Erdogan conserve une ligne dure face au gouvernement de Benyamin Netanyahou — et la protection conférée par l’arsenal atomique pakistanais bouleversent ces calculs. Israël prend acte du fait que l’Arabie saoudite édifie un système de défense diversifié qui ne dépend plus des garanties de Tel-Aviv ni d’une accélération des accords d’Abraham.

Panneau de campagne électorale du Likoud à Tel-Aviv mentionnant des chefs d’État régionaux – REUTERS/ AMIR COHEN
Bloc militaire hermétique ou coopération à la carte ?
La trajectoire que prendra le pacte de La Mecque dans les prochains mois indiquera si le Moyen-Orient s’achemine vers de nouveaux équilibres ou vers un durcissement des clivages.
Si cette entente se transforme en une alliance rigide dotée de mécanismes d’engagement militaire automatique, elle peinera à rallier d’autres capitales arabes et risquera d’accentuer la polarisation d’une région déjà instable.
En revanche, si ce cadre fonctionne comme une plateforme modulaire favorisant l’interopérabilité industrielle, la formation conjointe et la dissuasion, il permettra à des partenaires majeurs tels que l’Égypte et les monarchies du Golfe de coopérer de manière ciblée selon leurs intérêts propres.
Le dialogue engagé entre le prince héritier saoudien et le président égyptien confirme que la sécurité ne s’impose pas par des traités exclusifs : au Moyen-Orient, les accords de défense se signent à trois, mais la stabilité durable exige que nul acteur d’envergure ne soit écarté au point d’avoir intérêt à déstabiliser l’ensemble.