Didier Claes a frappé fort et, avant d’en avoir un aperçu concret, nous savions d’avance que sa démonstration ne serait pas de la poudre pour moineaux. Pas de la poudre aux yeux. Fi de superlatifs inutiles mais un mot d’ordre – même si nous abhorrons de tels mots d’où qu’ils viennent : cette exposition doit triompher de toutes les réticences ; elle bouscule les attentes les mieux avisées, précisant dès l’abord, mot utile du maître orfèvre de Africa Legacy : « L’expo rend hommage aux plus grands artistes issus des civilisations majeures du continent africain – parfois diasporas – dont les œuvres témoignent encore aujourd’hui d’une puissance formelle et d’une remarquable permanence. » On ne pouvait mieux dire.
En raison d’une scénographie qui, sans cloisonner quoi que ce soit, privilégie une approche dynamique et opérante des trésors mis sous des yeux, les nôtres, illico éblouis – Whaouh !, nous sommes-nous entendu proférer à peine entrevue une sélection du rez-de-chaussée dévolue aux trésors ancestraux.
Ces effigies, statuettes ou masques, anciens trésors votifs à haute connotation spirituelle, ancêtres de la forêt ou divinités familiales apparaissent d’une telle ancienneté, d’une qualité rarement vue ailleurs, même dans les meilleurs musées du genre qu’un label, étoilé au maximum, enlève d’emblée notre appréciation. Même Tervuren – et encore moins depuis sa rénovation ratée de a à z – ou le Quai Branly n’ont jamais eu le chic de réunir et confronter leurs pièces d’exception (incontestables) comme elles le sont ici. C’est dire.
Art classique : Tellem, Dogon, Luba, etc.
En provenance des Musées de Tervuren, de Namur, de collections privées triées sur le volet grâce à la connaissance du terrain d’un commissaire qui, depuis l’an 2000, s’est érigé, par son talent, son savoir, en porte-drapeau (vilain mot) du milieu, en étant exclue toute pièce de sa collection personnelle, les 165 témoignages d’un art dit classique, au-dessus de tout soupçon, avalisant temps et croyances, déroulent leurs fastes dans une lisibilité qui épingle avec tact, sans en rajouter, continuité et évolution, d’une région, d’une ethnie à l’autre.
Ensuite, au premier étage, place aux créateurs contemporains avec des peintures ou sculptures issues des ateliers ou en provenance de représentants ou collectionneurs des artistes retenus. Il y a, ici aussi, matière à se promener de surprise en découverte, la moindre n’étant pas celle de retrouver, au meilleur de leur forme, des têtes d’affiche qui, par exemple, de Chéri Samba à Aimé Mpane ou Vitshois Mwilambwe Bondo avaient, en 2007, fait les beaux jours du Festival Yambi Congo organisé par le CGRI sous la houlette de Christine Favart et de Marc Kohen.
Des choix, des couleurs, mais pas que
Les choix de ces représentants d’une actualité africaine en marche sont ceux de Didier Claes, en raison d’affinités qu’il ne nie pas, en raison de goûts qui, comme pour tout un chacun, peuvent être discutés. Mais, ce qui ressort de l’aventure, c’est l’exacte lisibilité d’un parcours qui, brossé à travers toute l’Afrique noire actuelle, nous confie un panorama qui a de l’allure, tient la route sans faux pas. Avis personnel : nous n’avions pas apprécié l’exposition africaine montée, l’an dernier, par Koyou Koho. En cause : son côté plus imagerie qu’artistique proprement dit. Ce n’est pas le cas cette fois-ci, les artistes retenus n’ayant jamais craint de phosphorer à travers les tenants et aboutissants des moyens et tendances esthétiques à leur portée.

Artistes Tellem, Mali, Collection privée. ©DAmiEn PERRONNET • Art Digital Studio
Revenons plus en détail sur certaines pièces plus remarquables. Si, côté classique, Congolais, Claes a utilement mis en exergue les arts traditionnels de la République démocratique du Congo, il a aussi visé bien plus large.
Dogon, Bambara, Senoufo, Baoulé, Luba, Lega
Sur la droite en entrant, une incroyable série de statuettes Tellem aux bras levés, signe d’allégeance ou d’appel aux divinités protectrices, vous laisse bouche bée d’admiration. Dans leur jus, croûteuses, dignes dans leur simplicité, elles avouent des siècles d’imprécations. Elles quémandent un regard en alerte. Les petits cimiers Bambara qui les suivent, les Boli de la même ethnie, des Dogon sans afféterie, puis les terres cuites Nok et têtes d’Ifé ne leur cèdent en rien. Le régal est dans les yeux comme dans le mental : un tel art – et peu importe, en fait qu’il soit divin, royal ou usuel – suscite l’émotion, même si l’on ne sait pas bien pourquoi tout cela nous touche autant. Sinon que la vie et la foi qu’elles recèlent tient d’une sorte de miracle qui a traversé des temps d’esclavages et de destructions infiniment coupables !
Coupes des rois Kuba, sièges Luba à cariatides, statuettes Kongo ou Yombe chargées de clous et de potions magiques. Grand masque Baga qui couvrait son porteur à hauteur d’épaules. Masques Dan d’une beauté raffinée, singes Baoulé frustes et barbares contrastant avec leurs effigies sœurs, mâles ou femelles extrêmement raffinées. Pièces Bamiléké, Bangwa, reliquaires Fang ou Kota, effigies Mumuyé ou cette étonnante échelle de deux mètres de haut d’un artiste Ngombe de la RDC qui fait un peu office ici de Madame Loyale avant de poursuivre notre route et rappelle, à sa manière, la Colonne sans fin du moderne Brancusi. Du centre au sud de l’Afrique noire, la cause est entendue : Au-delà des styles et des régions, ces œuvres partagent une qualité originelle : leurs présences. Et elles exercent une force singulière. Et ce ne sont pas les effigies Songye qui nous contrediront.
L’art nègre ? Connais pas !
D’entrée de jeu, à l’étage, cette assertion, un néon de 2017, de Dimitri Fagbohoun, inscrit l’art contemporain africain dans une réalité qui l’oppose aux condescendances européennes trop longtemps courantes. À deux pas de là, l’installation Gold 2018, d’Aimé Mpane, lingots de bois doré et brouette de fer, pose, sans élever le ton, la question : que sont devenues, où sont parties, dans quelle poche trop avide (actualité encore brûlante), ces richesses assourdissantes, quand le peuple congolais se trouve réduit, depuis longtemps, à une misère qui, quelque part, crie vengeance ? Fait-il vraiment Bon rire, comme le souffle, en 2020, Derrick G. Boateng ?
Arrêtons-nous un instant sur le livre qui accompagne l’événement. Il est utile pour la qualité d’images qui reprennent les pièces en vitrine ou sur les cimaises. Il est recommandé pour les propos d’un Claes nourri, dès l’enfance par l’art apprécié de ses proches parents et, plus tard, par une descente du Congo, de long en large, en compagnie de Marc Leo Felix, autre amateur de première ligne.
Un Claes qui y précise : « 245 pièces qui sont une invitation au regard et vous révèlent des créations d’artistes ». Précédents à ne pas oublier : l’expo Utotombo au Palais des Beaux-Arts en 1988 et Primitivism in the 20th century Art, à New York en 2003.
Une centaine de prêteurs institutionnels et privés, le compte est bon. Il reste à s’émerveiller. Quand Chéri Samba pose la question, la toile est bien connue : Quel avenir pour notre art ?, n’hésitant pas à se profiler sur le même plan que Picasso, le Béninois Romuald Hazoumé y va de masques-bidons aussi poétiques que révélateurs d’identités trop souvent bafouées. En face, un grand mur farci de tableaux des précurseurs du Congo RDC – Lubaki, Bela, Djilatendo, Pilipili, Mutu – engage à approfondir la question passé et présent. Un présent aux souffles puissants signés Barthélémy Toguo (sa fresque Les Pleureuses fut terminée deux jours avant l’expo), Dominique Zinkpe, Abdoulaye Konate, Aimé Mpane, les photographes historiques Seydou Keita, Malick Sidibe, Samuel Fosso, Robin Rhode, et puis Vitshois Mwilambwe Bondo ou Omar Ba. Claes nous partage ses coups de cœur. Un sacré cadeau !
Africa Legacy
Arts classiques et contemporains Où Espace Vanderborght, 50 rue de l’Écuyer, 1000 Bruxelles. Quand Jusqu’au 1er novembre, du mercredi au dimanche, de 11 à 18h ; le vendredi, de 11 à 21h. Conférences (Africa Legacy Talks), les vendredis à 18h.
Parution : Africa Legacy, par Didier Claes, Fonds Mercator, 260 pages illustrées. Prix : 49 €