En marge du Nigeria-EU Health Investment Forum à Abuja, l’Union européenne a annoncé le week-end dernier plusieurs engagements financiers en faveur du Médicament made in Nigeria. Avec le soutien de l’UNICEF, de la France et de l’Espagne, Bruxelles veut accompagner les autorités du pays ouest-africain dans le développement d’une industrie pharmaceutique locale appelée à peser 10 milliards USD (environ 8,7 milliards d’euros) d’ici 2030.

Deux initiatives phares ont été présentées dans le cadre du programme Global Gateway MAV+. Baptisée Qualimeds Nigeria, la première mobilise 10,2 millions d’euros pour renforcer les capacités de l’Institut national de la Recherche et du Développement pharmaceutiques (NIPRD). Le projet prévoit de transformer l’institut en centre régional de recherche, d’innovation et d’études de bioéquivalence, grâce à la modernisation des laboratoires, l’introduction de technologies avancées et la formation de nouvelles générations de scientifiques.

La seconde initiative, Enabling Local Manufacturing of Health, Immunisation and Nutrition Commodities in Nigeria (ELM-N), bénéficie d’un financement de 6,3 millions d’euros apporté par l’UE, l’Espagne et l’UNICEF. Elle soutient l’Agence nationale de régulation et de contrôle des aliments et médicaments (NAFDAC) ainsi que le NIPRD dans leurs efforts de modernisation, tout en formant de nouveaux professionnels pour garantir des produits de qualité, sûrs et abordables.

Réduire une facture de 3,5 milliards d’euros

Ces engagements s’alignent sur les ambitions du gouvernement nigérian, qui veut réduire la dépendance du pays aux importations de médicaments et de produits pharmaceutiques. Ce dernier importe encore près de 70% des médicaments qu’il consomme, pour une valeur estimée à 4 milliards USD (près de 3,5 milliards d’euros) sur un total de 10 milliards USD de dépenses sanitaires, selon les données de l’industrie fournies par la base de données spécialisée PubMed Central.

Abuja veut inverser la tendance et produire localement 70 % de ses produits de santé d’ici 2030, un objectif qui permettrait à la valeur de son industrie pharmaceutique de passer de 2 milliards USD en 2023 à 10 milliards USD dans cinq ans. Pour y parvenir, le gouvernement a déjà lancé plusieurs réformes. En octobre 2024, le président Bola Tinubu a signé un décret exonérant de droits de douane les machines et matières premières importées par les fabricants pharmaceutiques. Le texte demande aussi la mise en place d’un cadre réglementaire harmonisé pour accélérer l’approbation des produits fabriqués localement.

« Ce décret implique un pivot vers des incitations basées sur le marché, afin d’encourager l’industrialisation médicale, de réduire les coûts des produits médicaux grâce à la substitution des importations au fil du temps, de créer et de conserver de la valeur économique et de permettre la création d’emplois dans la chaîne de valeur des soins de santé », expliquait alors le ministre de la Santé Muhammad Ali Pate.

Des avancées réelles, mais des défis structurels persistent

Les initiatives lancées par le Nigeria et ses partenaires européens répondent à plusieurs faiblesses identifiées dans l’industrie pharmaceutique de ce pays. La modernisation des laboratoires et le renforcement de la formation visent notamment l’un des obstacles majeurs relevés par la Banque mondiale dans un rapport-diagnostic publié en juillet 2025 : la rareté des compétences spécialisées dans la production et le contrôle pharmaceutique, tant au sein des entreprises que des agences publiques.

Mais des défis de fond demeurent. Selon l’institution de Bretton Woods, seulement 15% des fabricants nigérians disposent d’installations conformes aux bonnes pratiques de fabrication, limitant leur compétitivité et leur capacité à produire des médicaments de qualité internationale. Plusieurs entreprises interrogées ont indiqué avoir besoin de financements pour créer de nouvelles lignes de production ou remplacer des équipements vieillissants. Les plus grandes estiment leurs besoins d’investissement à entre 15 et 50 millions USD (entre 13 et 43,5 millions d’euros) chacune sur les cinq prochaines années.

Le faible taux de couverture santé, qui ne concerne encore que 5% de la population, freine par ailleurs la demande intérieure et réduit l’incitation à investir dans la production locale. « Sans accès à un financement structuré assorti de mesures d’assistance technique complémentaires visant à améliorer la qualité des produits et les systèmes de gestion, les acteurs de taille moyenne et les petits acteurs ne seront pas en mesure de se développer et d’acquérir les compétences nécessaires pour être compétitifs, et les grands acteurs ne pourront pas prendre de risques éclairés », souligne la Banque mondiale.

À cela s’ajoutent des procédures réglementaires longues, avec près de 390 jours nécessaires pour enregistrer un nouveau médicament, contre 210 jours en Inde, l’un des principaux fournisseurs du Nigeria. Le pays reste également tributaire des importations de principes actifs et d’excipients, une dépendance qui l’expose aux chocs externes. Pendant le confinement lié à la Covid-19, l’interruption des importations a ainsi provoqué une pénurie de principes actifs ayant fait quadrupler le prix du paracétamol sur le marché local.