Le plus gros contrat naval en négociation pour Naval Group au Proche-Orient vacille. Selon des informations rapportées le 4 septembre par le site spécialisé Meta-Defense, citant des sources israéliennes, l’Égypte discute désormais activement avec Pékin de l’acquisition de sous-marins chinois du type 039A/B, une option qui vient concurrencer frontalement le Barracuda export proposé par l’industriel français. Un dossier suivi depuis janvier par la presse spécialisée de défense, et qui illustre les limites de la stratégie française d’exportation face à une concurrence chinoise de plus en plus agressive sur le marché mondial des sous-marins.

Un contrat de plusieurs milliards d’euros en jeu

Les discussions entre Paris et Le Caire portent sur l’acquisition, par la marine égyptienne, de quatre à six sous-marins conventionnels de la gamme Barracuda export (dite BlackSword Barracuda), pour un montant estimé entre 4,5 et 6 milliards d’euros. Le programme viserait à remplacer les quatre sous-marins Romeo vieillissants de la flotte égyptienne, en complément des quatre unités allemandes de type 209 déjà livrées entre 2016 et 2021. Une première unité pourrait entrer en service entre 2032 et 2035, sur un programme qui s’étalerait sur plus d’une décennie.

Au-delà du seul achat, Le Caire ne cache pas ses ambitions industrielles. Selon plusieurs médias spécialisés (Meta-Defense, Army Recognition, Israel Defense), l’Égypte réclame des droits de production locale allant bien au-delà d’un simple assemblage final : ses chantiers navals souhaitent progressivement prendre en charge la construction de coques, l’intégration des systèmes et le soutien de long terme, avec en prime des droits de réexportation sur les variantes fabriquées localement à Alexandrie. Le pays cherche également à acquérir la technologie de propulsion et la capacité d’intégrer les missiles de croisière navals de MBDA, pour se doter d’une capacité de frappe stratégique à longue portée.

Un précédent qui inquiète Paris

Ces exigences placent Naval Group face à un dilemme classique de l’exportation d’armement sensible : céder du savoir-faire industriel et technologique pour emporter un marché, au risque de créer un concurrent régional futur, ou maintenir ses lignes rouges en matière de transfert de technologie, au risque de voir le contrat lui échapper. La construction de sous-marins implique en effet des chaînes d’approvisionnement et des procédés de fabrication étroitement contrôlés, difficilement transférables sans une perte de maîtrise sur des systèmes sensibles.

C’est précisément cette réticence supposée du côté français qui pousse Le Caire à explorer des pistes alternatives. Selon Meta-Defense, l’Égypte négocierait avec la Chine l’acquisition de sous-marins Type 039A, dotés d’une propulsion anaérobie (AIP) permettant des plongées prolongées sans schnorchel, ainsi qu’un transfert de technologie et une fabrication partielle sur le sol égyptien — soit des conditions potentiellement plus généreuses que celles envisagées côté français. La Corée du Sud, avec son sous-marin KSS-III, resterait également dans la course, selon les mêmes sources. Cette mise en concurrence à trois est explicitement utilisée par Le Caire comme un levier de négociation pour obtenir de Paris davantage de flexibilité sur le transfert de technologie.

Le dossier n’est pas sans arrière-plan géopolitique : l’Égypte contrôle le canal de Suez et doit disposer de capacités opérationnelles crédibles en Méditerranée comme en mer Rouge, tout en maintenant une coopération militaire étroite avec les États-Unis, qui pourraient regarder d’un mauvais œil un rapprochement naval trop poussé avec Pékin. Aucune décision n’a pour l’instant été arrêtée côté égyptien.

Naval Group, déjà distancé à l’export

Ce dossier survient à un moment délicat pour Naval Group sur le marché mondial des sous-marins. Selon un bilan publié à la mi-août par La Voix de France, l’industriel français a exporté 19 sous-marins depuis 2000, loin derrière l’allemand TKMS, qui en revendique plus de 50 sur la même période — un écart accentué par la victoire allemande, début juillet, sur un contrat canadien portant sur douze unités. TKMS a par ailleurs noué une alliance avec l’espagnol Navantia, renforçant la pression concurrentielle sur le groupe français, désormais plus isolé sur ce segment. Deux autres marchés restent en jeu pour Naval Group, en Grèce (quatre unités) et en Argentine (trois unités), mais le dossier égyptien reste de loin le plus disputé et le plus lourd en volume.

L’atout différenciant de Naval Group demeure sa maîtrise unique de la propulsion nucléaire, un savoir-faire que ne possède pas TKMS et qui irrigue également les versions conventionnelles du Barracuda. Mais face à une Chine prête à consentir davantage sur le terrain sensible du transfert de technologie, cet avantage technologique pourrait ne pas suffire à emporter la décision égyptienne.

Pour la base industrielle et technologique de défense française, l’issue de ce dossier dépasse le seul cas égyptien : elle dessine les termes d’un arbitrage appelé à se reproduire ailleurs, entre préservation de la souveraineté technologique sur des systèmes sensibles et impératif de compétitivité à l’export face à des rivaux chinois de moins en moins regardants sur les conditions de transfert.