Saddam Haftar et son père Khalifa.

Plus de quatorze ans après la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye demeure prisonnière d’une partition politique et militaire entre deux autorités rivales, l’une à l’ouest, l’autre à l’est du pays. Au cœur de ce chaos, la famille du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l’est et de vastes pans du sud libyen, est passée de l’ombre à la lumière, devenant l’épicentre des dynamiques politiques, militaires et économiques de la région orientale. Un parcours qui évoque, par certains aspects, l’expérience kadhafienne, mais dans des contextes inédits et avec des défis décuplés.

Par la rédaction de Mondafrique

Douze enfants et deux gendres

Né en 1974, Khalifa Haftar est père de douze enfants – sept fils et cinq filles – longtemps restés dans l’anonymat. Mais depuis qu’il a consolidé son emprise sur l’est du pays, sa progéniture a fait une entrée remarquée sur la scène publique. À l’été 2024, il a promu son
fils Saddam au grade de général de corps d’armée, avant de le nommer en août 2026 comme adjoint, puis d’étendre le principe dynastique en désignant un autre de ses fils, Khaled, à la tête de l’état-major général. Ces nominations ont été entérinées par le Parlement de Tobrouk, qui a modifié à deux reprises – en 2015 puis en 2026 – la loi n° 11 de 2012, afin de créer un poste de commandant en chef adjoint et d’élargir les prérogatives du commandant en chef en matière de nominations et de rotation. S’y ajoutent deux gendres, Ayoub El-Farjani et Bassem El-Bouaïchi, qui occupent des postes clés dans son entourage proche.

Les principaux domaines – politique, militaire, sécuritaire et économique – se répartissent comme suit :

Saddam Haftar, le successeur probable

 Saddam Haftar, né en 1991, est le fils le plus influent et le successeur le plus probable de son père. Bien que certaines sources évoquent un parcours scolaire limité – il n’aurait pas obtenu son baccalauréat – il a bénéficié d’une formation militaire intensive en Égypte et en Jordanie, et a décroché un doctorat en sciences militaires de l’Académie militaire égyptienne.

À la tête de la brigade Tarek ibn Ziyad, accusée par des organisations de défense des droits de l’homme de violations graves, il a gravi les échelons à une vitesse record, suscitant de vives critiques pour non-respect du droit militaire libyen. Son nom apparaît dans des rapports onusiens liés à des transferts massifs de fonds depuis la Banque centrale de Benghazi vers des destinataires inconnus, à des trafics pétroliers et à des atteintes aux droits humains.

Sur le plan politique, il est présenté comme le candidat de l’est pour la direction de la Libye, dans le cadre de ce que les médias appellent « l’initiative Bouls » – du nom de Massad Bouls, conseiller du président américain pour l’Afrique et le Moyen-Orient – qui prévoit un partage du pouvoir entre les forces de Haftar à l’est et le gouvernement de Dbeibah à l’ouest, avec la création d’un nouveau conseil présidentiel présidé par Saddam.

Les deux frères les plus proches

 Khaled Haftar, quatrième fils, né en 1985, est le bras droit militaire. À la tête de la 106e brigade, la deuxième force en importance dans l’est libyen, il a été nommé chef d’état-major en août 2025. Bien que son champ d’action soit essentiellement militaire, il nourrit des ambitions politiques, d’autant que son cadet Saddam lui a été préféré, défiant la règle d’aînesse – une source de tensions potentielles au sein du clan, certains proches du maréchal redoutant un conflit fratricide après la disparition du père, d’autant que Khaled est réputé proche de Belgassem, contrairement à Saddam.

 Belgassem Haftar, troisième fils né en 1980, s’est vu confier le dossier de la reconstruction et des investissements via le « Fonds de développement et de reconstruction de la Libye », transformé par le Parlement en une institution souveraine indépendante, échappant à tout contrôle ou reddition de comptes, ce qui lui ouvre l’accès à des budgets colossaux et à des relations avec des acteurs internationaux et régionaux. Dans un entretien accordé au Figaro en juin 2024, il a démenti toute dimension politique à l’action du Fonds, et a assuré devant des journalistes de la presse occidentale que toutes ses opérations étaient transparentes. Mais l’imbrication familiale est patente : la reconstruction sert de vitrine au projet paternel.

Les quatre autres frères : réconciliation, technologie, développement et affaires religieuses

 Seddik Haftar, l’aîné des fils, s’est vu attribuer le dossier de la réconciliation et des affaires sociales, et il a pris la présidence du Haut Conseil de la réconciliation nationale en 2025.

 Oqba Haftar gère une entreprise technologique aux États-Unis tout en dirigeant la Fondation Rou’ya pour le développement économique numérique et les études stratégiques, créée en Libye en 2024 en tant qu’institution civile indépendante et à but non lucratif, consacrée à la transformation numérique, à l’innovation et à l’autonomisation des jeunes. Il administre également les affaires familiales via la holding Eastern Brothers Group.

 Al-Montasser Haftar, apparu brièvement en tenue militaire aux côtés de son père en Russie, a ensuite disparu de la scène avant d’être nommé à la tête de l’« Agence de développement de la Libye ».

 Salah Eddine Haftar, quant à lui, se consacre aux affaires religieuses ; il serait titulaire d’un doctorat en jurisprudence islamique obtenu en Égypte et serait proche de la mouvance salafiste influencée par des oulémas saoudiens.

Deux gendres influents et cinq filles

L’architecture du pouvoir ne s’arrête pas aux fils : elle inclut des gendres comme Ayoub El-Farjani, promu général de corps d’armée en 2024, ancien commandant de la brigade 166, et Bassem El-Bouaïchi, élevé au rang de général de division, connu pour posséder les écuries AkAREM STABLES devenues un point de ralliement pour de personnalités de premier plan, tant libyennes qu’étrangères, allant d’ambassadeurs à des hauts dignitaires, qui, selon des sources à Benghazi, jouirait d’un train de vie somptueux et d’une opulence extrême avec sa famille. Tous deux font partie du cercle rapproché du maréchal.

Quant à ses cinq filles – Thouraya, Rabia, Intissar, Ibtisam et Asma – seule la dernière s’est fait connaître publiquement.

Répression des opposants et économie de prédation

Ce renforcement du pouvoir familial s’accompagne d’une répression des opposants. À Benghazi comme à Sebha, des personnalités politiques et tribales ont été arrêtées, parmi lesquelles le cheikh Ali Bousbeiha, proche de l’ancien régime et membre de l’équipe politique de Seif al-Islam Kadhafi. Des assassinats et disparitions suspectes ont également frappé des militants et des figures locales, tels le militant Siraj Doghman, l’ancien ministre de la Défense Mehdi el-Barghathi, et la militante Hanane Al-Barassi. Le sort du député Ibrahim Al-Darsi et de la députée Siham Serquiouh reste inconnu.

Sur le plan économique, selon un rapport onusien de 2023, la famille Haftar contrôle l’essentiel de la vie sociale et économique dans l’est libyen, à travers des prélèvements informels, des trafics et l’utilisation du gouvernement parallèle comme instrument de dépenses et d’attribution des contrats. Les liens avec la Russie, qui cherche à établir une base navale à Tobrouk, se sont renforcés, tandis que l’Égypte et les Émirats arabes unis soutiennent la pérennité de l’influence familiale, et que la Turquie a ouvert des canaux avec l’est libyen, notamment sur les dossiers de la reconstruction et du contrôle frontalier.

Un projet dynastique fragile

Cependant, ce projet dynastique se heurte, selon des observateurs, à des fragilités structurelles internes : Saddam fait face à des oppositions tribales et à des réticences au sein de certaines factions militaires, entretient des relations tendues avec Aguila Salah, et doit composer avec une rivalité aiguë avec ses demi-frères, en particulier une alliance tacite entre Khaled et Belgassem. Malgré la couverture parlementaire et les appuis internationaux, le projet se heurte à l’opposition du Haut Conseil d’État et de certaines puissances régionales et internationales, notamment l’Égypte, qui plaide pour des élections et une unification de l’institution militaire, sans parler du rejet catégorique de larges pans de l’ouest du pays, en particulier les villes de Misrata et Zawiya, à l’idée d’une succession héréditaire.

La famille Haftar incarne ainsi la transformation d’un pouvoir militaire en système de gouvernance clanique, réactualisant le modèle kadhafien dans une version plus étroite et plus fragile. Lorsque l’institution cède la place à la famille, et la loyauté personnelle au contrat politique, le danger majeur devient interne : la compétition pour la succession et les divergences d’appréciation des équilibres internationaux, après la disparition du patriarche, constituent une menace structurelle pour la pérennité d’une stabilité déjà précaire. L’avenir de ce projet ne sera pas déterminé par la seule volonté de Khalifa Haftar ou de sa famille, mais par les choix des Libyens, les rapports de force régionaux et internationaux, et la sincérité de l’engagement envers la feuille de route onusienne pour un État civil et unifié, fondé sur une alternance pacifique du pouvoir et une constitution permanente.