«Vous verrez, la route est en très bon état.» Alors que je roule de Nairobi vers la réserve d’Ol Pejeta, au pied du mont Kenya, je réalise que Thomas Hildebrandt, qui m’a fait cette promesse, est plutôt du genre optimiste, en plus d’être déterminé. Sur un trajet bien plus périlleux qu’annoncé, je m’apprête à mesurer à quel point ce vétérinaire-star du Leibniz Institute for Zoo and Wildlife Research (IZW) de Berlin s’est lancé dans une mission apparemment impossible.
D’abord, parce que c’est en pleine brousse que lui et son équipe internationale de BioRescue s’apprêtent à effectuer l’intervention médicale la plus extraordinaire que l’on puisse imaginer: le prélèvement d’ovules sur une femelle rhinocéros, dernière de son espèce, pour lui donner des bébés-éprouvettes.

Le vétérinaire berlinois Thomas Hildebrandt tente de donner un bébé à Fatu. | Ami Vitale
Ensuite, parce que cette opération, délicate sur une espèce à ce point menacée, n’est qu’un des multiples défis scientifiques, mais aussi logistiques et même bioéthiques, qu’affronte Thomas Hildebrandt pour empêcher l’extinction complète d’une espèce présente dans la nature depuis 6 millions d’années: le rhinocéros blanc du Nord.
L’Afrique compte trois espèces de rhinocéros, une dite «noire», et deux dites «blanches» que certains classent comme deux sous-espèces (voir encadré ci-dessous). Tandis que son cousin du Sud vit dans les régions australes, l’habitat naturel du rhinocéros blanc du Nord se situait entre le Soudan, le Tchad, la Centrafrique et la République démocratique du Congo. Il faut parler au passé car dans cette région grevée de multiples conflits, l’espèce a été dévastée par les braconniers.

Fatu (à g.) et sa mère Najin. | Ami Vitale
Espèces ou sous-espèces?
Les rhinocéros blancs du Sud (Ceratotherium simum simum) et ceux du Nord (Ceratotherium simum cottoni) sont considérés comme deux sous-espèces par l’IUCN. En 2010, des chercheurs ont toutefois proposé qu’ils soient définis comme deux espèces distinctes à cause de différences physiologiques et génétiques importantes liées à leur habitat et à leur alimentation.
Les rhinocéros blancs d’Afrique australe vivent dans des savanes sèches. Ceux du Nord, dont l’habitat s’étend des sources du Nil blanc au bassin du Congo, habitent des zones marécageuses. De ce fait, les rhinos blancs du Nord ont un dos droit et un cou moins long, car ils se baissent moins pour brouter. Et des pieds plus larges, pour se mouvoir dans la boue. Ils sont un peu moins lourds que leurs cousins du Sud, mais l’espèce reste la deuxième plus grosse parmi tous les mammifères terrestres.
Je vous résume les défis du vétérinaire allemand pour empêcher l’extinction des rhinocéros blancs du Nord:
On n’a jamais créé de bébés-éprouvettes de grands mammifères sauvages, et encore moins produit des ovules artificiels comme le prévoit le projet.
Vu les coûts, la quantité de paperasse et le nombre d’autorités à convaincre, un éventuel succès des biotechnologies utilisées par BioRescue pour empêcher la disparition de cette espèce de rhinocéros sera-t-il reproductible pour sauver les 262 autres espèces de mammifères en danger critique d’extinction que recense l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) sur sa liste rouge?
Enfin, restera-t-il quoi que ce soit de «sauvage» ou même de naturel à des animaux conçus in vitro en laboratoire grâce aux dernières avancées des biotechnologies?

Les mères porteuses sont sélectionnées parmi des cousines de l’espèce des rhinocéros blancs du Sud. | Ami Vitale
Un dimanche matin vertigineux
Dans son bureau de l’IZW à Berlin quelques mois plus tôt, Thomas Hildebrandt m’avait donné le vertige en décrivant son projet. C’était un dimanche matin, seul trou dans son agenda surchargé.
En substance, il ne reste que deux individus de rhinocéros blancs du Nord: Fatu et Najin, des femelles, après le massacre de l’espèce pour ses cornes aux vertus prétendument érectiles et thérapeutiques. Avec deux femelles, il n’y a plus d’autres moyens que d’utiliser des biotechnologies d’avant-garde comme la fertilisation in vitro, voire des cellules souches reprogrammées en ovules et même du génie génétique, pour produire des bébés-éprouvettes et rebâtir une population viable et suffisamment diverse pour éviter la consanguinité.

Dessin de presse affiché dans le centre d’information sur les rhinos d’Ol Pejeta. | Heidi.news
Thomas Hildebrandt avait ajouté que l’équipe de BioRescue, qui réunit des vétérinaires et des scientifiques de l’IZW et du Centre de médecine moléculaire Max Delbruck de Berlin, du zoo de Dvůr Králové en République Tchèque, de l’entreprise de reproduction artificielle Avantea et de l’Université de Padoue en Italie et de celle d’Osaka au Japon ainsi que de la réserve d’Ol Pejeta du Kenya Wildlife Service et du Wildlife Research and Training Institute, est engagée dans une course contre la montre biologique.
«L’idéal serait de donner des bébés à élever à ces deux mères, afin qu’elles puissent leur transmettre les comportements propres à leur espèce», expliquait-il. Sachant que Najin et Fatu ont respectivement 36 et 25 ans et que les rhinocéros ont une espérance de vie de 40 ans, cela veut dire qu’il ne reste que 10 à 15 ans pour agir.

Fatu à Ol Pejeta. | Ami Vitale
Chef d’orchestre du sauvage
Ce que n’avait pas précisé le vétérinaire dans son bureau de Berlin, c’est que sa route «en très bon état» de Nairobi à Nanyuki, la ville à proximité de la réserve d’Ol Pejeta, en dit long sur les enjeux de la préservation de la faune sauvage en Afrique aujourd’hui.
Comme d’autres grands axes du continent, l’A2, qui traverse le Kenya du sud au nord, grouille de monde. Malgré ses quatre voies, elle est traversée à l’improviste et en courant par des groupes d’enfants, des petits marchands et des vieilles dames chargées comme des baudets. Passé les faubourgs de la capitale de six millions d’habitants, les paysages de savanes et de forêts alternent avec les pâtures et les grandes exploitations de café entourant des villes-marchés qui ressemblent à des ruches.
La nature africaine n’a certes pas besoin d’être réensauvagée au sens de ce qui est nécessaire en Europe. Mais elle a un besoin évident et urgent de trouver de nouveaux équilibres entre une croissance démographique galopante, au sens propre, et une biodiversité sous pression.
Faute de quoi, les derniers grands paysages servant à abriter ce qui reste de la mégafaune finiront rongés par le braconnage ou l’urbanisation. Ces animaux seront relégués dans des zones qui ne sont pas leur habitat naturel, comme c’est déjà le cas pour Najin et Fatu que je m’apprête à rencontrer à Ol Pejeta. Dans la savane, à 2000 mètres d’altitude, les deux derniers rhinocéros blancs du Nord sont loin de leur écosystème naturel de marécages.

Ol Pejeta est devenu une réserve après avoir été un ranch de bovins. | Heidi.news.
Je suis cependant sur le point de découvrir avec Fatu et ses vétérinaires que ce n’est pas forcément le plus grave. Parce que pour sauver la nature, il est devenu nécessaire que l’humain orchestre le sauvage. Et que cela passe sans doute par la restauration d’écosystèmes comme celui d’Ol Pejeta, qui n’est devenue une réserve qu’en 2004 après avoir été un ranch pour bovins.
Mais cela passe-t-il aussi par le recours à des biotechnologies issues des meilleurs laboratoires de Bâle ou de Boston et qui ont quelque chose d’incongru dans le caisson-labo où je retrouve Thomas Hildebrandt en pleine savane?
Une complicité née derrière le rideau de fer
Tendu comme une arbalète, le vétérinaire berlinois s’apprête ce matin-là à collecter les ovules d’un animal de deux tonnes au cours d’une opération phénoménale de six heures, dont deux d’anesthésie. Avec lui, il y a son bras droit, la biologiste et vétérinaire Susanne Holtze, qui prépare microscopes et pipettes, lesquels serviront plus tard à repérer les ovules.
Il y a aussi les anesthésistes Julia Bohner et Frank Göritz. Ce dernier, mélange rare d’autorité naturelle et d’empathie douce, m’explique qu’il est ami avec Thomas Hildebrandt depuis plus de 30 ans. Et que c’est important, pour «une opération au cours de laquelle la coordination des intervenants est essentielle.»
De fait, Thomas Hildebrandt et Frank Göritz sont tous les deux nés en Allemagne de l’Est. Quand le mur tombe en 1989, ils sont sur les bancs de l’Université Humboldt à Berlin-Est, en deuxième année de véto.

De gauche à droite, Frank Göritz, Thomas Hildebrandt et Susanne Holtze pendant un prélèvement d’ovules. | BioRescue / Jan Zwilling
Thomas Hildebrandt avait alors déjà un pied dans le centre de recherche qui deviendra l’Institut für Zoo- und Wildtierforschung (IZW). Le premier bébé éprouvette humain, la Britannique Louise Brown, était née en 1978 et cela avait mis le jeune chercheur est-allemand sur la piste des techniques de reproduction assistée pour la faune. Son premier projet consiste à explorer les possibilités de transplanter des ovaires chez des animaux.
Il faut dire qu’à cette époque, le petit institut à l’architecture en béton «Plattenbau», typique de l’Est berlinois, est devenu un centre de pointe dans les recherches sur la conservation de la faune sauvage. Après avoir exploré les réservoirs animaux de la tuberculose à sa création en 1958, il s’est rapproché de son voisin le Tierpark Berlin, l’un des deux grands zoos de la ville, pour élargir le spectre de son travail.

Au centre et avec une lampe frontale l’anesthésiste-vétérinaire Julia Bohner. | Ami Vitale
Des destins de globe-trotters
En janvier 1993, après avoir obtenu leurs diplômes de vétérinaires dans l’Allemagne unifiée, Thomas Hildebrandt et Frank Göritz sont embauchés en même temps par l’IZW. En 1997, ils sont promus directeur du département de la reproduction pour le premier, et chef vétérinaire pour le second.
En plus de la coordination nécessaire pour collecter les ovules de Fatu, leur proximité est à la source d’une connaissance et d’une expérience hors norme ainsi que de multiples innovations cliniques dans le traitement vétérinaire des grands mammifères. Le premier a publié plus de 240 articles scientifiques et le second plus de 150.
Mais les deux sont avant tout vétérinaires de terrain. Avant ce voyage au Kenya, Thomas Hildebrandt était au fond d’une grotte en Allemagne pour vérifier la présence d’œufs dans une rare salamandre blanche. La semaine prochaine, il sera à Dallas pour une conférence sur la désextinction, c’est-à-dire la résurrection d’espèces disparues, après un détour par la Tchéquie pour diagnostiquer la mort d’un éléphanteau pendant une grossesse et traiter la maman dans un zoo.
Sur son smartphone, Frank Göritz me montre, lui, les images de l’opération qu’il vient de pratiquer sur un éléphant à la défense cassée au zoo de Heidelberg. Après le Kenya, lui et Julia Bohner partent pour l’Azerbaïdjan puis la Bulgarie pour opérer des ours bruns. Quelles vies! C’est aussi cette expérience critique qui les a placés dans la position unique de pouvoir donner des bébés à Fatu et Najin, dans le cadre de ce projet BioRescue dont nous verrons l’incroyable genèse au prochain épisode.