
Selon l’analyse publiée par Amar Belani, l’Algérie n’a pas suffisamment exploité pendant plusieurs décennies l’héritage religieux et culturel, tandis que le Maroc a développé ses propres réseaux à travers ses institutions religieuses et ses relations avec les grandes familles tijanes. L’Institut Mohammed VI de formation des imams et la Fondation Mohammed VI des oulémas africains constituent ainsi, dans cette lecture, des instruments importants de la présence marocaine en Afrique.
Dans une récente analyse, l’ancien ambassadeur Amar Belani examine la stratégie de l’Algérie au Sahel et les recompositions géopolitiques qui opposent Alger à plusieurs acteurs régionaux, notamment le Maroc, les Émirats arabes unis et Israël. Son analyse met l’accent sur la nécessité pour Alger de reconstruire son « profondeur stratégique » à travers la diplomatie, la sécurité, les infrastructures, l’énergie et les réseaux culturels.
Le Mali, priorité de la diplomatie algérienne
Depuis l’indépendance, la politique algérienne au Sahel repose notamment sur la sécurisation des frontières méridionales et la prévention de l’instabilité dans son environnement immédiat.
Le Mali occupe à cet égard une place particulière. Alger a joué un rôle de médiateur dans plusieurs accords liés aux rébellions touarègues, notamment ceux de Tamanrasset en 1991, le Pacte national de 1992, l’accord de 2006 et l’accord de paix de 2015.
La rupture de cet accord par Bamako en 2024 a toutefois réduit le rôle traditionnel de médiation de l’Algérie. La reprise du dialogue apparaît désormais comme une priorité. La visite du Premier ministre Sifi Ghrieb à Bamako, le 14 septembre 2026, est présentée comme une volonté de réactiver les mécanismes de coopération entre les deux pays. L’approche préconisée privilégie la sécurité frontalière, les échanges commerciaux et la coopération institutionnelle, tout en maintenant la possibilité d’une médiation si elle était sollicitée par les différentes parties.
Le Niger, nouveau pilier sécuritaire
Le Niger constitue le deuxième axe de cette stratégie. La frontière commune fait de la stabilité du pays un enjeu direct pour l’Algérie, notamment dans les domaines de la sécurité, de l’énergie, des transports et des migrations.Le mois d’août 2026 a marqué une évolution importante sur le plan militaire.
Le 30 août, à la demande de Niamey, Alger aurait envoyé quatre avions de combat Su-30, accompagnés d’un avion ravitailleur, pour soutenir les forces nigériennes face à une tentative de déstabilisation. Cette opération faisait suite à la livraison, le 9 août, de quatre hélicoptères — deux Mi-24V et deux Mi-171 — ainsi que de munitions, de pièces détachées et de matériel de maintenance. Ce développement illustre une évolution de la conception algérienne de la sécurité régionale : la stabilité des pays voisins est désormais directement associée aux intérêts sécuritaires d’Alger.
Sécurité et infrastructures
La dimension militaire s’accompagne d’un volet économique. Le projet de gazoduc transsaharien, la Transsaharienne, les réseaux de fibre optique, les infrastructures énergétiques et les plateformes logistiques constituent autant de projets dépendant de la stabilité du Sahel. L’objectif serait de transformer les relations historiques avec le Mali et le Niger en une interdépendance reposant sur les infrastructures, l’énergie et le commerce.Le levier religieux et culturel
La stratégie envisagée ne se limite pas aux domaines sécuritaire et économique. Tamanrasset pourrait également devenir une plateforme régionale de formation des imams et des cadres religieux venus du Mali, du Niger, de Mauritanie et d’autres pays du Sahel. La confrérie tijanie occupe une place particulière dans cette perspective. Née dans l’espace saharien algérien, elle dispose aujourd’hui de réseaux importants en Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal, en Mauritanie, au Mali, en Guinée et au Nigeria.
Selon l’analyse publiée par Amar Belani, l’Algérie n’a pas suffisamment exploité pendant plusieurs décennies cet héritage religieux et culturel, tandis que le Maroc a développé ses propres réseaux à travers ses institutions religieuses et ses relations avec les grandes familles tijanes. L’Institut Mohammed VI de formation des imams et la Fondation Mohammed VI des oulémas africains constituent ainsi, dans cette lecture, des instruments importants de la présence marocaine en Afrique.
Le Maroc, les Émirats et Israël
La compétition dépasse désormais largement le domaine religieux. Les trois pays identifiés dans l’analyse — Maroc, Émirats arabes unis et Israël — développent chacun des réseaux dans les domaines diplomatique, économique, militaire, sécuritaire et technologique. Les Émirats renforcent leur présence dans les infrastructures, l’énergie, les ports, les investissements et la coopération sécuritaire. Le Maroc dispose d’un réseau diplomatique et économique développé en Afrique de l’Ouest. Israël apporte notamment des capacités technologiques, sécuritaires et militaires.
Cette convergence est interprétée par Belani comme une pression croissante sur la marge de manœuvre algérienne au Sahel. Il évoque notamment le développement de réseaux locaux susceptibles, selon lui, de concurrencer ou de contester la présence algérienne.
La Mauritanie au cœur de la compétition
La Mauritanie constitue un autre point central de cette recomposition régionale. La bataille d’influence autour de Nouakchott possède notamment une dimension énergétique. Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc doit traverser le territoire mauritanien, faisant de ce pays une pièce importante du dispositif énergétique envisagé par Rabat. Le développement de relations étroites avec la Mauritanie revêt donc une importance stratégique pour le Maroc, à la fois pour ses ambitions énergétiques et pour ses échanges avec l’Afrique de l’Ouest.
Parallèlement, le Maroc cherche à proposer aux pays sahéliens enclavés, notamment le Mali, le Niger et le Burkina Faso, des débouchés vers les ports atlantiques. Dans cette compétition des corridors, le projet Tindouf-Zouerate apparaît comme une alternative susceptible de renforcer les échanges entre l’Algérie, la Mauritanie et le Sahel. Une telle liaison pourrait modifier certains flux commerciaux régionaux et réduire la dépendance à l’égard des itinéraires contrôlés ou développés par d’autres acteurs.
Une stratégie algérienne à plusieurs dimensions
Face à ces évolutions, l’approche proposée repose sur une combinaison de plusieurs instruments : coopération militaire, infrastructures, énergie, commerce, diplomatie et formation. L’Agence algérienne de coopération internationale pour la solidarité et le développement pourrait notamment jouer un rôle accru dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’agriculture, de l’eau, de l’énergie et des infrastructures, tout en développant les échanges universitaires et la formation professionnelle. L’objectif serait de transformer les ressources financières, techniques et humaines algériennes en une présence durable dans les pays voisins.
Reconstituer la profondeur stratégique
L’analyse d’Amar Belani aboutit ainsi à une conception intégrée de la politique algérienne au Sahel.Le dialogue avec Bamako, le partenariat sécuritaire avec Niamey, les corridors commerciaux vers la Mauritanie, la coopération religieuse et culturelle autour de Tamanrasset et Aïn Madhi, ainsi que les programmes de coopération africaine devraient, selon cette approche, être considérés comme les composantes d’une même stratégie. L’enjeu ne serait donc plus seulement de préserver une influence historique, mais de la transformer en partenariats directs, infrastructures communes et interdépendances économiques durables.
Dans un Sahel devenu un espace de compétition entre puissances régionales et acteurs extérieurs, cette stratégie vise à donner à l’Algérie les moyens de préserver une capacité d’action autonome et de consolider son rôle dans son environnement immédiat.
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