Le pays a démontré qu’une puissante dynamique économique était possible. Son défi le plus difficile consiste désormais à rendre la croissance résistante aux conflits, et à transformer sa population, son agriculture et ses énergies renouvelables en emplois, en exportations et en prospérité durable.

L’Éthiopie a déjà démenti un récit africain bien installé. Elle a préservé une forte tradition étatique pendant l’essentiel de la période coloniale et démontré, au cours des deux dernières décennies, qu’une croissance économique rapide était possible à une échelle exceptionnelle. En 2025, sa population atteignait environ 136 millions d’habitants, la deuxième d’Afrique, tandis que la croissance du PIB était estimée à 9,2 % en 2024-2025. Le PIB par habitant ne dépassait toutefois pas 979 dollars, selon la Banque mondiale.

Cet écart définit le prochain chapitre. L’Éthiopie n’a plus à prouver qu’elle peut croître. Elle doit montrer que cette croissance peut résister aux conflits, à la sécheresse, à l’inflation et à la pression de la dette, et qu’elle peut engendrer des emplois, des revenus plus élevés et une économie plus compétitive.

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La première pression vient de l’échelle elle-même. Une population jeune de 136 millions de personnes constitue une immense force de travail et un vaste marché de consommation. Elle représente aussi des millions de moyens de subsistance à créer. La démographie ne devient un atout que lorsque l’éducation, l’électricité, l’investissement et des marchés fonctionnels permettent à chacun de devenir productif.

C’est pourquoi la stratégie industrielle éthiopienne est avant tout une stratégie de l’emploi. La croissance affichée du PIB aura peu de sens si les jeunes ne trouvent pas de travail ou si les gains de productivité restent concentrés dans une fraction étroite de l’économie.

La route vers ces emplois commence dans le secteur où travaille encore la majorité des Éthiopiens. La Banque africaine de développement estime qu’environ 80 % de la main-d’œuvre demeure cantonnée à une agriculture peu productive et aux services informels. Le café, l’élevage, les oléagineux, l’horticulture, les produits laitiers, le miel et les céréales offrent la matière première d’une économie agro-industrielle beaucoup plus vaste.

La valeur se situe au-delà de l’exploitation agricole : café transformé et commercialisé sous marque, articles en cuir plutôt que peaux brutes, aliments conditionnés plutôt que récoltes non transformées, machines et intrants au service de l’agriculture nationale. La stratégie 2023-2027 de la Banque place à juste titre l’agro-industrialisation, la connectivité et la compétitivité au centre de ses priorités. Mais une chaîne de valeur ne fonctionne que si les agriculteurs peuvent atteindre les transformateurs, si ces derniers disposent d’énergie et de financements, et si les exportateurs accèdent aux ports de manière fiable.

L’agriculture ne peut cependant porter seule la transformation. L’énergie pourrait changer l’équation. Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, avec une capacité installée d’environ 5 150 mégawatts, est l’expression la plus visible de l’ambition énergétique nationale. Mais l’enjeu stratégique dépasse un seul ouvrage. L’hydroélectricité, le solaire, l’éolien et la géothermie pourraient soutenir l’industrie intérieure et faire des exportations d’électricité un moteur régional.

L’interconnexion électrique Éthiopie-Kenya montre ce que l’intégration peut produire. Le commerce d’électricité avec le Kenya et Djibouti pourrait faire des énergies renouvelables une industrie d’exportation et soutenir l’activité dans toute l’Afrique de l’Est. Mais produire n’est pas synonyme de fournir l’électricité aux ménages ou aux usines. Les réseaux, la distribution, les contrats et la viabilité financière des opérateurs restent indispensables.

L’électricité peut franchir les frontières par des câbles ; les marchandises, elles, ont toujours besoin d’une route vers la mer. L’accès de l’Éthiopie à la mer Rouge passe principalement par Djibouti. Ce corridor n’est donc pas un simple projet de transport : il fait partie de la structure des coûts du pays. Les fermes, les usines et les parcs industriels ne sont compétitifs qu’à la hauteur des routes, du chemin de fer, des douanes et des services portuaires qui les relient aux marchés mondiaux.

Réduire le temps et le coût d’acheminement des marchandises vers Djibouti changerait sensiblement les perspectives de l’industrie éthiopienne. Le développement progressif d’itinéraires alternatifs pourrait également limiter la dépendance à un corridor unique, même si la politique et la sécurité détermineront ce qui devient réalisable.

Ces corridors n’auront d’utilité que si l’Éthiopie dispose de produits à plus forte valeur à y faire circuler. Le pays a expérimenté les parcs industriels et les zones manufacturières dans le textile, l’habillement, le cuir et la chaussure. La prochaine phase doit dépasser l’assemblage isolé. L’agro-industrie, la pharmacie, les machines, les matériaux de construction, les équipements électriques et les composants destinés aux énergies renouvelables exigent des fournisseurs locaux plus solides et davantage de capacités nationales.

La Zone de libre-échange continentale africaine offre un précieux avantage d’échelle. L’Éthiopie a ratifié l’accord en 2019. Son marché intérieur peut soutenir l’apprentissage industriel ; les marchés africains, l’expansion. Mais un accès préférentiel ne compense ni une logistique défaillante, ni les contraintes de change, ni la faible productivité des entreprises.

Toutes les exportations n’ont cependant pas besoin d’un chemin de fer ou d’un port. Le programme gouvernemental visant à former cinq millions de codeurs cherche à préparer les jeunes Éthiopiens aux logiciels, à la fintech, aux paiements numériques, à l’externalisation des processus d’entreprise et à d’autres services échangeables. L’idée est stratégiquement juste : les services peuvent atteindre les marchés mondiaux sans que chaque travailleur ou chaque produit franchisse physiquement une frontière.

Mais le nombre de personnes formées ne constitue pas, à lui seul, un résultat. Les exportations numériques supposent du haut débit, des entreprises, des clients, des systèmes de paiement, une protection de la propriété intellectuelle et un climat d’investissement dans lequel les entrepreneurs peuvent bâtir des activités durables.

Les trajectoires industrielle et numérique reposent toutes deux sur une condition qu’aucun modèle économique ne peut remplacer. Les conflits ont infligé d’immenses coûts humains et économiques. Les investisseurs ont besoin de prévisibilité, les agriculteurs de sécurité, les usines d’une logistique opérationnelle et les enfants d’une scolarité ininterrompue. L’Éthiopie ne pourra tirer parti de son échelle si les tensions politiques et ethniques dégénèrent régulièrement en violence.

Les enjeux dépassent ses frontières : ils touchent la Corne de l’Afrique, la mer Rouge, le bassin du Nil et le commerce est-africain. Une Éthiopie en paix serait précieuse non seulement pour les Éthiopiens, mais aussi pour chaque voisin susceptible d’acheter son électricité, d’accéder à son marché ou de se connecter à ses réseaux de transport.

C’est pourquoi la distinction entre dynamique et transformation importe. En novembre 2025, le portefeuille actif de la Banque africaine de développement en Éthiopie comptait 25 projets, pour un montant de 891,45 millions d’unités de compte. Les infrastructures représentaient plus de la moitié des engagements : 31 % pour l’énergie, 21 % pour les transports et 22 % pour l’agriculture. Ce portefeuille indique où se situent les contraintes ; il ne prouve pas qu’elles ont été levées.

Les réformes éthiopiennes, évolution du régime de change, lancement d’une bourse de valeurs et ouverture accrue aux banques étrangères, pourraient élargir le rôle du capital privé. Le travail le plus difficile consiste à transformer le capital en entreprises productives, l’électricité en industrie compétitive, l’agriculture en exportations à valeur ajoutée et la croissance en prospérité largement partagée. L’Éthiopie est déjà en mouvement. Sa capacité à devenir le cœur industriel de la Corne dépendra de ce que ce mouvement produira désormais.

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