La visite d’État du président sud-africain Cyril Ramaphosa en Suisse, les 29 et 30 octobre, s’inscrit dans une démarche tant diplomatique qu’économique. Alors que les nouvelles taxes imposées par les États-Unis fragilisent certaines de ses exportations, Pretoria cherche à consolider ses alliances européennes. Berne apparaît comme un partenaire de choix, capable de conjuguer puissance financière, expertise technique et neutralité politique.

Cette visite, la « première depuis l’avènement de notre démocratie, […] marque une étape importante dans notre partenariat de longue date et un témoignage de nos relations mutuellement bénéfiques », a déclaré Cyril Ramaphosa, saluant des discussions productives avec les dirigeants et les milieux d’affaires helvétiques.

Une modernisation du cadre d’échanges

Au-delà des symboles, les rencontres ont vu la signature de cinq instruments de coopération, dont une déclaration conjointe sur la modernisation de l’accord de libre-échange entre l’AELE (Association européenne de libre-échange regroupant l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse pour promouvoir l’intégration économique entre ses membres) et la SACU (Communauté douanière d’Afrique australe). La modernisation de cet accord qui encadre depuis 2008 les flux de biens entre les deux zones, vise à l’adapter aux priorités contemporaines. De précédentes discussions en 2018 avaient porté sur le commerce de marchandises, les règles d’origine et les questions douanières, ainsi que le développement durable.

Pour Pretoria, il s’agit de renforcer l’accès de ses produits manufacturés aux marchés européens, tout en consolidant son rôle de plaque tournante industrielle en Afrique. Pour Berne, cela permet une présence stratégique dans une économie africaine de plus en plus intégrée aux chaînes de valeur internationales. Tout ceci dans un contexte où les USA de Donald Trump bouleversent le commerce mondial avec les hausses de tarifs douaniers annoncées en début d’année.

Depuis août 2025, la décision américaine d’imposer une taxe de 30% sur plusieurs produits sud-africains affecte la stratégie commerciale de Pretoria. La Banque centrale d’Afrique du Sud indiquait en juillet que jusqu’à 100 000 emplois pourraient être menacés, notamment dans l’automobile et l’agro-industrie. Face à ce choc, le gouvernement a décidé d’accélérer la diversification de ses partenariats. « Nous sommes deux pays qui ont malheureusement été frappés par des tarifs douaniers très élevés […] Bien que l’imposition de tarifs soit assez négative, elle ouvre également des opportunités… Nous devrions la considérer comme un catalyseur d’opportunités, nous permettant d’élargir nos échanges avec d’autres pays — et, dans notre cas, certainement avec la Suisse », a affirmé le ministère du Commerce.

Selon le Trésor sud-africain, les échanges commerciaux avec la Suisse se chiffraient à environ 914 millions d’euros en 2024. Le pays européen était cette année-là le 30ème marché d’exportation de la nation arc-en-ciel et sa 35ème source d’importations. « Cependant, les statistiques suisses incluent les exportations d’or d’Afrique du Sud, et celles-ci montrent que le commerce total avait atteint R159,5 milliards (8 milliards d’euros, NDLR » précise le Trésor, qui ajoute que « cela a positionné la Suisse comme le sixième partenaire commercial de l’Afrique du Sud ».

Pretoria exporte surtout des métaux transformés et des machines, tandis que Berne fournit des produits pharmaceutiques, horlogers et chimiques. Cette base offre un point d’ancrage solide pour un partenariat tourné vers l’industrie et la technologie.

L’industrie sud-africaine, pilier du partenariat

Cette coopération renouvelée s’articule autour de la modernisation industrielle. L’Afrique du Sud reste la première puissance industrielle de son continent, avec un secteur qui pesait globalement 25% du PIB en 2023, et 12% pour l’industrie manufacturière. La transformation déjà amorcée de son appareil productif cherche à conjuguer automatisation, efficacité énergétique et logistique avancée. Lors d’un petit-déjeuner d’affaires à bord d’un train reliant Kehrsatz à Uzwil, Cyril Ramaphosa a exhorté les entreprises helvétiques à intensifier leurs liens avec son pays : « Nous ne sommes pas ici pour une simple balade; nous voulons davantage d’investissements en Afrique du Sud ».

Pretoria cherche à attirer des investisseurs suisses capables d’accompagner la montée en régime de son appareil industriel, de la production automobile à la transformation des métaux, en passant par les technologies électriques. Alors que le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union européenne, principal partenaire commercial de la nation arc-en-ciel, risque de peser sur les industries locales jusque-là portées par une forte intensité carbone et des prix compétitifs à l’export, la Suisse et les autres pays de l’AELE apparaissent comme des alternatives de choix, à même de soutenir la transition vers une production plus durable.

Un levier financier pour l’intégration régionale

L’autre pilier de la relation se joue dans la finance, l’Afrique du Sud disposant aussi du système bancaire le plus important du continent. Johannesburg (JSE) figure actuellement dans le Top 20 des plus grandes places boursières au monde en termes de capitalisation. Six banques locales (Absa, Standard Bank, FirstRand, Nedbank, Capitec et Investec) pèsent à elles seules 90 % des actifs financiers du pays. Les discussions à Berne ont ainsi identifié ce secteur comme un vecteur de coopération essentiel.

Pour une Suisse qui abrite certaines des plus grandes institutions mondiales de banque et d’assurance, l’Afrique du Sud représente à la fois un marché intéressant et une plateforme régionale d’expansion vers le reste du continent. Des groupes comme UBS et Swiss Re sont déjà implantés à Johannesburg. Le premier intervient dans l’investissement et la gestion d’actifs, tandis que le second s’impose comme un partenaire de référence pour la réassurance climatique et sanitaire.