Peut-on en 54 minutes présenter « ce que fut jadis un puissant centre de la chrétienté dans l’Empire romain » et qui aujourd’hui est une nation majoritairement musulmane ? 

Une interrogation autour de laquelle Colm Flynn de la chaîne catholique américaine Eternal Word Television Network (EWTN) tente d’y répondre durant son documentaire en anglais, Le christianisme en Algérie. Un équilibre délicat. En parcourant le territoire des quatre évêchés du catholicisme romain en Algérie, le journaliste irlandais basé à New York pour le compte du Vatican s’est intéressé à la situation de cette Église à la veille de la prochaine visite du pape Léon XIV dans le pays. La troisième en son genre puisqu’il est précédemment venu en Algérie avant son pontificat.

Préférant la voix des officiels de l’Église romaine, Colm Flynn introduit ses 13 séquences thématiques par la principale allée des ruines d’Hippone la Royale (Annaba) afin de s’entretenir avec le père Fred Wekesa, premier responsable de la basilique de Saint-Augustin. La vue panoramique depuis l’esplanade de cet héritage de la Bône coloniale ne pouvait retenir la curiosité de l’ex-journaliste de la BBC World Service. Nous le voyons déchausser les premières marches de la rustique mosquée de Sidi-Boumarouane et se savoir aux côtés de son imam, M. Kayla, un descendant d’une des plus anciennes familles baldi de la ville. Accueilli avec le traditionnel sacre d’eau de rose dans un angle de cet édifice du 11ᵉ siècle ziride, le très détendu journaliste de la télévision d’État irlandais a eu droit à un large et étoffé discours sur la tolérance de l’Islam et des musulmans envers les chrétiens et les autres croyances.

Dans la cité des Donatistes et en signe de cette intolérante islamisation rampante, une dame de confession orthodoxe russe et mère d’une famille algérienne, décédée à la fin du mois de décembre dernier, a eu du mal à trouver un quelconque tôlier ou soudeur artisan « musulman » pour y produire la croix orthodoxe pour sa dernière demeure. Le verset du haram s’improvise à tout coin de rue. 

Dans la capitale numide, siège du diocèse Hippone-Constantine, la causerie avec l’évêque Michel Guillaud s’est limitée au seul sentiment que pouvaient avoir les habitants de la ville de Ben Badis envers la petite minorité chrétienne répartie sur un territoire diocésain de plus de 110 000 km². Le reporter de la chaîne catholique basée en Alabama ne pouvait pas ne pas visiter et évoquer l’imposante mosquée universitaire l’Emir Abdelkader en l’absence d’un quelconque lieu représentant le culte chrétien dans la ville du sanguinaire Salah-Bey, qui se réjouissait de jeter ses victimes dans les gorges du Rhummel dans un sac fermé avec des chats sauvages.

Avant de regagner la cathédrale de Notre Dame d’Afrique et le cardinal dominicain, Monseigneur Jean-Paul Vesco, il est essentiel de virer du côté de Mgr Daniele Carrero, évêque d’Oran et missionnaire italien qui a servi depuis 2006 dans le diocèse de Laghouat, et de s’imprégner de la petite chapelle de Santa-Cruz après sa récente restauration.

À la 38ᵉ minute, la « décennie rouge » de l’islamisme terroriste s’impose comme évocation des 19 martyrs de l’Église algérienne, le documentaire du missionariat médiatique mentionne l’assassinat de Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, et les sœurs Esther Paniagua Alfonso et Caridad Alvarez Martin comme représentations d’une martyrologie sélective afin d’éviter les « sujets qui fâchent » dans le pays de l’intolérance. À Dellys, une citoyenne d’origine française ayant abandonné son pays d’origine avant même 1962 pour s’installer avec son époux et ses enfants algériens a eu droit, à son décès, d’être abandonnée durant plusieurs jours dans la morgue de l’hôpital de la ville sans être inhumée au cimetière chrétien de la cité faute « d’autorisations » et son mari n’a eu droit à aucun signe de compassion ou de condoléances de la part de ses proches voisins « bien musulmans », ceux-là !

Destiné à un public anglo-saxon, le documentaire de Colm Flynn est un collage d’imageries qui rappelle cette actualité coloniale sur la charité chrétienne envers les meskines de l’Indigénat et que ceux, des seuls « autochtones » à prendre la parole face à la caméra de Colm Flynn, sont deux jeunes Oranais qui exhibaient avec sourire et regard inquiet leur tolérance au brusque retentissement de l’appel à la prière du maghrib ou encore le jeune Karim, un Annabi converti au christianisme après avoir passé son catéchisme en Tunisie. Le reste du public qui apparaît à l’écran de l’EWTN est une mosaïque d’arrêts sur image de lieux vétustes, de visages interrogeant l’insignifiance et le tourment, et nous voyons des jeunes filles en hidjab seules ou en couple comme unique indice d’une société à l’arrêt… cette fois et avec la bénédiction des autorités locales, nous avons eu droit à une énième iconographie postcoloniale au « ketchup » du National Geographic.

Mohamed-Karim Assouane, universitaire.