L’agriculteur Thomas Kazungu Karisa, 36 ans, sur une parcelle de terre communautaire, dans le village de Milore, dans le comté de Kilifi, le 9 avril 2025. TONY KARUMBA / AFP
Samuel Kipyegon a de longues bottes en plastique, une maison au toit bleu, six enfants et 200 caféiers plantés sur un flanc de colline. Sa récolte « n’a jamais été aussi bonne que cette année », s’enthousiasme-t-il, en cette mi-octobre. Le fermier de 54 ans se tient sur son terrain, dans le village d’Emiitiot, dans l’ouest du Kenya.
De ses doigts calleux, l’homme effleure les grains de café rouges de l’un de ses arbres : « D’ordinaire, mes plants donnent 3 000 kilos par an. Cette année, je serai à plus de 7 000 kilos. C’est grâce à Virtual Agronomist. Il m’a dit d’utiliser plus de phosphore et de changer de fertilisant. »
L’agriculteur a suivi les recommandations du dispositif, basé sur l’intelligence artificielle (IA), destiné à améliorer les rendements agricoles. Il a grimpé à l’arrière d’une moto-taxi et s’est rendu à cinq kilomètres de chez lui pour acheter six sacs de 50 kilos d’un fertilisant plus riche en phosphore, qu’il a ensuite réparti aux pieds de ses caféiers. « La technologie m’a dit de mettre 100 grammes par arbre. Avant, j’en mettais quelques poignées sans regarder la quantité. »
Barnabéus Koech, 47 ans, est lui aussi satisfait. Sa ferme se trouve à quelques dizaines de kilomètres de celle de M. Kipyegon. Il assure que Virtual Agronomist lui a permis de faire passer sa production de maïs de 15 sacs à 25 sacs de 90 kilos. « L’application m’a conseillé de plus espacer mes plans et d’utiliser moins de fertilisant. Ça a bien marché. »
« Conseils sur mesure »
Ces dernières années, à l’instar de Virtual Agronomist, plusieurs outils utilisant l’IA ont été développés en Afrique de l’Est par des organisations non gouvernementales ou des start-up. Digital Green et PlantVillage délivrent eux aussi des conseils pour booster les cultures. La plateforme Ujuzi Kilimo fournit des données agricoles aux petits exploitants. Tulaa, Agin et Apollo Agriculture permettent aux petits exploitants d’accéder aux intrants, aux crédits et aux marchés agricoles. Project Farm analyse les tendances des activités agricoles.
Virtual Agronomist, qui a été développé par l’ONG Innovative Solutions for Decision Agriculture (« solutions innovantes pour l’agriculture décisionnelle »), financée notamment par la fondation Gates (partenaire et contributrice financière du « Monde Afrique »), revendique aujourd’hui 210 000 utilisateurs au Kenya.
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Le pays compte 7 millions de petits fermiers pour une population de 53 millions d’habitants. En 2024, le secteur agricole représentait encore 20 % du produit intérieur brut. Virtual Agronomist, aussi présent en Ouganda, en Tanzanie, au Malawi et à l’essai au Nigeria et au Rwanda, n’est pas une application mais un agent conversationnel utilisant l’IA – soit une simple discussion sur WhatsApp avec une IA, conçue par des agronomes.
« Virtual Agronomist donne des conseils sur mesure pour chaque exploitation. C’est très précis quand d’autres outils donnent des recommandations mais à l’échelle d’un village ou d’un comté seulement », explique l’une des membres du dispositif. D’autres outils utilisés au Kenya s’appuient sur les photos prises par les agriculteurs.
Champion africain des technologies
Emmanuel Kiplagat Korir, un grand jeune homme d’une vingtaine d’années, vêtu d’une veste noire, tire un téléphone de sa poche. Il est l’un des « fermiers formateurs » de Virtual Agronomist. Il est chargé d’expliquer aux petits exploitants, souvent peu au fait des nouveautés numériques, comment se servir de l’outil. Il ouvre WhatsApp et répond à une série de questions : quelle plante est cultivée cette saison ? Où se trouve le village ? Quelle est la nature du sol ? L’espacement entre les plans ?
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L’IA demande à ce que le fermier prenne un peu de terre dans ses mains et la décrive : sèche, collante, claire, sombre, friable, compacte… Ces données, croisées à la localisation GPS de la parcelle et à l’historique des plantations alentour, permettent d’établir un diagnostic sur mesure des besoins pour améliorer la production.
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Un rapport de l’organisation Global System for Mobile Communications, publié en juillet 2024, montre que la plupart des usages de l’IA au Kenya concernent l’agriculture et la sécurité alimentaire. Le document souligne le potentiel du secteur agricole mais rappelle la nécessité de démocratiser l’accès aux smartphones et de bien former leurs utilisateurs.
En juillet 2025, un autre rapport du cabinet d’analyse de données DataReportal et de l’agence Meltwater a montré que les Kényans étaient les premiers utilisateurs de ChatGPT au monde… devant des pays tels que les Etats-Unis, la Chine ou le Japon. Selon l’étude, plus de 42 % des Kényans avaient eu recours à ChatGPT au cours du mois écoulé.
« Renforcer les hiérarchies »
Depuis les années 2000, le Kenya se campe en champion africain des nouvelles technologies, fort du succès de Safaricom, son opérateur Télécom, qui a généralisé le paiement par téléphone. Le pays est parfois surnommé la « Silicon Savannah » en clin d’œil à la Sillicon Valley. En 2023, le président, William Ruto, a même annoncé que tous les élèves du primaire du pays apprendraient désormais le codage informatique.
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En matière d’agriculture, certains universitaires interrogent cependant le recours à l’IA. Dans un article pour la revue Smart Agricultural Technology, publié en mars 2023, cinq chercheurs, dont la Kényane Angeline Wairegi, s’interrogent sur « l’optimisme technologique » à tous crins. Selon eux, « les technologies agricoles intelligentes (…) peuvent constituer un nouveau système (…) d’appropriation et de contrôle [du] travail et [des] savoirs [des petites agricultrices d’Afrique de l’Est] ». L’IA risque de « renforce[r] les hiérarchies et ignorer les savoirs et les modes de vie autochtones ».
Dans le village d’Emiitiot, au milieu de ses caféiers, M. Kipyegon évoque un autre souci : le mauvais réseau Internet de son village. Alors que le Kenya dispose de la 5G, les disparités entre villes et campagnes restent fortes. Il est toutefois optimiste : avec la hausse de sa production en 2025, il a prévu d’acheter de nouveaux caféiers.
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