Facebook et Tik Tok sont inaccessibles pour la plupart des Gabonais depuis le 18 février dernier. Cette situation est consécutive à l’annonce, la veille, d’une suspension des réseaux sociaux par la Haute Autorité de la Communication (HAC). Présentée comme une mesure de lutte contre les atteintes à la cohésion sociale, cette restriction s’ajoute à une liste de précédents enregistrés dans plusieurs pays africains, malgré leur coût économique important.

Au Gabon, la HAC justifie sa décision par la multiplication de contenus jugés diffamatoires, haineux ou attentatoires à la sécurité nationale, ainsi que par des cas de cyber-harcèlement coordonné et de divulgation non autorisée de données personnelles. Les autorités pointent aussi du doigt l’insuffisance des mécanismes de modération mis en place par les plateformes, en particulier celles du groupe Meta, accusées d’indifférence face aux alertes formulées par le régulateur.

Alors que le Gabon se limite officiellement aux réseaux sociaux, plusieurs pays du continent ont déjà eu recours à des coupures généralisées d’Internet ces dernières années, aussi bien pour des raisons similaires à celles de Libreville que pour des motifs différents, notamment en lien avec des contextes électoraux. Entre 2016 et 2024, 193 coupures d’Internet imposées dans 41 pays africains sont répertoriées dans un ouvrage publié en 2025 par Felicia Anthonio, militante ghanéenne des droits numériques, et Tony Roberts, chercheur britannique sur le numérique.

Fardeau économique

Au Gabon, la mesure de suspension des réseaux sociaux pourrait toucher jusqu’à 850 000 personnes, soit le nombre d’utilisateurs actifs recensés en octobre 2025 par une analyse de Kepios réalisée pour DataReportal. Cela représente près d’un tiers de la population gabonaise, et une part significative de ces utilisateurs s’appuie sur les réseaux sociaux comme des canaux d’activité économique, notamment pour la vente de produits et de services, ainsi que pour la création de contenus monétisés via la publicité et les partenariats commerciaux.

A l’échelle du continent, le coût économique de ces coupures d’Internet est considérable. Selon le rapport « The Cost of Internet Shutdowns in 2025 » publié en janvier 2026 par la plateforme spécialisée britannique Top10VPN, les restrictions d’accès aux réseaux et aux plateformes numériques ont coûté 1,11 milliard de dollars (environ 940 millions d’euros) à l’Afrique subsaharienne en 2025, soit 5,6% des pertes économiques mondiales. Ces pertes résultent d’interruptions ayant affecté 116,1 millions d’internautes, principalement dans des contextes de tensions politiques, de conflits ou de processus électoraux.

Le document précise que ces pertes sont calculées à partir du PIB numérique, de la durée des interruptions et du nombre d’utilisateurs concernés, sur la base de la méthodologie de la Brookings Institution adaptée aux économies africaines. Même lorsqu’elles ciblent uniquement les réseaux sociaux, ces restrictions perturbent l’ensemble de l’écosystème numérique, en affectant la communication, le commerce en ligne, la publicité et l’accès aux services numériques, y compris pour des acteurs qui ne sont pas directement utilisateurs des plateformes bloquées.

La raison d’Etat

Alors que la transformation numérique est l’un des piliers des politiques économiques de la plupart des Etats africains, les coupures récurrentes d’Internet peuvent paraître contre-intuitives, d’autant plus que leur coût économique est bien documenté. En réalité, ce sont des considérations politiques et sécuritaires qui l’emportent sur ces enjeux. Qu’il s’agisse d’étouffer une contestation populaire liée au coût de la vie ou des manifestations visant à remettre en cause les résultats d’une élection présidentielle, les restrictions des plateformes numériques contribuent souvent à consolider le pouvoir établi.

« Certains gouvernements africains contemporains recourent à la coupure des médias numériques pour conserver le pouvoir et limiter les forces contraires à leurs intérêts. De ce point de vue, les coupures d’Internet peuvent être comprises comme une continuité de la répression des médias, qui s’explique par des intérêts de pouvoir contradictoires », expliquent Felicia Anthonio et Tony Roberts dans leur livre.