Réunis autour du Policy Center for the New South et de ses partenaires, des experts ont examiné les conditions d’une coopération agricole utile entre l’Inde et l’Afrique. Coût des outils, gestion de l’eau, infrastructures, accès aux marchés… Les échanges ont porté sur les moyens de transformer les expériences partagées en résultats pour les agriculteurs.
Une fois disponible, une innovation agricole n’est pas forcément utilisée, et son adoption ne garantit pas un meilleur revenu. Cet écart entre la recherche et les résultats dans les exploitations a traversé les échanges d’un récent webinaire consacré à la coopération Sud-Sud pour l’innovation agricole, notamment entre l’Inde et l’Afrique.
Porté par le Policy Center for the New South (PCNS), au Maroc, et DAKSHIN, centre d’excellence pour le Sud global hébergé en Inde par le Research and Information System for Developing Countries (RIS), le rendez-vous associait aussi le Centre africain d’études internationales, diplomatiques, économiques et stratégiques (CEIDES), au Cameroun, et Stat View International (SVI), en Guinée.
À l’ouverture, Karim El Aynaoui, président exécutif du PCNS, a rappelé le poids de l’agriculture dans l’emploi et les effets de la hausse des prix alimentaires sur les ménages. Il a également attiré l’attention sur les exploitations de taille moyenne, dont l’accès aux marchés se heurte aux exigences des normes et aux besoins en capital.
Talha Akbar Kamal, ancien consultant au Centre d’études sur l’OMC de l’Indian Institute of Foreign Trade (IIFT), modérait le panel. Il a posé la question aux intervenants : comment faire passer une solution d’une exploitation à des milliers d’autres, puis d’un pays à plusieurs ? Selon lui, le manque de financement, la dispersion des acteurs et l’insuffisance des capacités locales maintiennent encore des innovations au stade de projet pilote.
Partir des contraintes de l’exploitation
Pour Boutaina Lmasrar, économiste au PCNS, atteindre les agriculteurs et leur apporter un bénéfice sont deux objectifs distincts. Certains outils restent hors de leur portée faute de connexion, de conseils accessibles ou d’accompagnement. D’autres leur parviennent, mais ne répondent pas aux cultures, aux sols ou aux conditions dans lesquelles ils travaillent. Un téléphone, des données mobiles ou un abonnement représentent des dépenses supplémentaires.
Avant d’attribuer une faible adoption au manque d’information, il faut donc examiner ce que l’outil apporte réellement. L’experte recommande des essais en conditions réelles, avec les agriculteurs. Les coopératives et les associations peuvent faciliter l’accès collectif aux services et faire remonter les besoins aux chercheurs comme aux entreprises. Une solution peut fonctionner pendant un projet financé, puis disparaître à son terme, relève-t-elle. Reste à savoir qui en assurera la maintenance, l’accompagnement et le financement.
L’évaluation doit ensuite porter sur les gains de productivité et les bénéfices pour les exploitants, au-delà du nombre d’outils distribués. Debashis Chakraborty, professeur à l’Indian Institute of Foreign Trade, a défendu une répartition complémentaire des rôles. Aux pouvoirs publics de créer les conditions d’adoption, à la recherche de vérifier où une innovation fonctionne et comment l’adapter, aux entreprises de fournir des équipements et des services abordables. Le revenu net et la capacité à maintenir les résultats sous contrainte climatique doivent servir à apprécier les progrès.
L’eau et les sols comme terrains communs
Le stress hydrique, la dégradation des sols et l’incertitude climatique offrent plusieurs pistes de coopération. Debashis Chakraborty cite les cultures adaptées aux zones sèches, notamment les millets, le sorgho et les légumineuses, ainsi que la collecte des eaux de pluie, la gestion des nutriments et les conseils météorologiques reliés aux services agricoles. Il propose un partenariat Inde-Afrique autour de l’innovation dans les exploitations en zones sèches. Des sites d’apprentissage réuniraient agriculteurs, chercheurs, producteurs de semences, prestataires de mécanisation et acheteurs. Les rendements, les coûts et les revenus seraient comparés sur plusieurs saisons, avant d’étendre les pratiques dont les résultats économiques sont convaincants les exploitants.
Boutaina Lmasrar évoque, pour sa part, les centres indiens de science agricole, les Krishi Vigyan Kendras (KVK), qui testent les technologies localement, en démontrent les usages et forment les agriculteurs. Elle cite aussi l’initiative marocaine pour l’Adaptation de l’agriculture africaine (AAA) comme expérience de rapprochement entre les priorités d’adaptation, les partenariats et les besoins de financement. L’objectif est de comprendre les facteurs de réussite de ces dispositifs et les possibilités de les adapter aux réalités d’autres pays.
Relier la production aux débouchés
Jibril Barry, responsable de l’informatique et de la communication chez SVI, ramène la discussion aux infrastructures. Une plateforme numérique ne suffit pas à un agriculteur qui manque d’électricité, d’irrigation ou d’acheteurs. À partir de l’exemple guinéen, il plaide pour des investissements dans la production, le stockage et la transformation locale, et pour des relations commerciales plus prévisibles. Il propose une coopération dans plusieurs pays, réunissant producteurs, coopératives, transformateurs et entreprises. Des accords avec les acheteurs de produits agricoles et un financement dédié permettraient de soutenir les investissements, puis d’évaluer les résultats avant d’étendre les expériences concluantes.
Irina Komar, experte des relations bilatérales au ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation de Biélorussie, a présenté des possibilités de partenariat dans la formation agricole, l’expertise vétérinaire et l’amélioration génétique du bétail. Elle a invité les acteurs publics et les entreprises à poursuivre les échanges.
Pour sa part, Abdelaaziz Ait Ali, économiste principal et responsable du département de recherche du PCNS, a souligné que plusieurs obstacles au développement agricole relèvent d’autres secteurs. Qu’il s’agisse des infrastructures, du financement ou de l’accès aux technologies, leur traitement exige une coordination entre administrations, chercheurs et entreprises. Rajan Sudesh Ratna, coordinateur de DAKSHIN, a quant à lui annoncé la préparation d’un rapport sur les échanges et proposé de les prolonger par des programmes de renforcement des capacités.
Rabei Benkiran / Les Inspirations ÉCO
L’émission
Chaque semaine, un grand invité décrypte les enjeux de l’économie marocaine.