Les minutes qui suivent, couvrant le brouhaha de la ville, les ondes de son poste radio le confortent dans son jugement. Dans un micro-trottoir, on condamne et enchérit toujours plus. « C’est une menace pour notre jeunesse ! Rien ne devrait jamais pousser personne à commettre de tels agissements ! Nous sommes tous en danger aujourd’hui, c’est un fléau mondial ! », vitupèrent jeunes, vieux, hommes et femmes.
En fin d’émission spéciale, c’est finalement le médiatique imam Ahmadou Kanté qui se montre le plus tempéré : « Nous devons miser sur l’éducation et la prévention pour combattre l’homosexualité car, souvent, ces comportements naissent d’une souffrance, d’un traumatisme. » Sorti du taxi, la même croisade médiatique se poursuit sur les couvertures des journaux suspendus aux étals. Des gros titres qui infusent dans presque toutes les discussions du quartier de la médina.
Le Sénégal face à l’engrenage de la crise économiqueAffaires judiciaires et promesses de campagne
Depuis plusieurs jours, l’affaire du « réseau d’homosexuels » ne cesse de raviver le sentiment anti-LGBT au Sénégal. Un retour d’une vague d’indignation populaire qui a donné des ailes aux représentants conservateurs. En témoignent les récentes sorties de l’ONG islamique Jamra, qui s’est dit prête à publier une liste de 650 homosexuels en sa possession. Même son de cloche du côté de l’association féminine « Ndeyi Askan Wi », appelant les autorités à prendre des « mesures urgentes ».
Du monde médiatique au politique, soutiens du pouvoir et opposants sont au même diapason pour rappeler au Premier ministre Ousmane Sonko ses promesses de campagne. Avant le raz-de-marée électoral, il avait alors construit une bonne partie de sa rhétorique sur la promesse de durcir la répression de l’homosexualité au Sénégal. « Il faut qu’il tienne ses promesses ! Il avait même dit qu’il allait durcir la loi dès son arrivée au pouvoir, et on attend toujours. Il doit tenir parole ! », s’exclame Hassan, menuisier du quartier de la médina.
Presque deux ans après les élections, la vague de scandale aura finalement poussé l’exécutif à reprendre ces déclarations au pied de la lettre. Le 18 février, un projet de loi de modification du Code pénal visant à « durcir les peines » contre les homosexuels a ainsi été adopté en conseil des ministres. Une proposition qui doit encore être débattue à l’assemblée nationale, et dont certains contours restent flous.
La législation sénégalaise punit déjà aujourd’hui les rapports homosexuels de deux à cinq ans de prison, avec des amendes pouvant dépasser les 2 000 euros.
Pour vivre, vivons cachésHomophobie politique et chasse aux sorcières
De quoi créer un véritable climat de chasse aux sorcières, et de paranoïa permanente chez beaucoup de concernés. « C’était déjà très compliqué de devoir se cacher partout, tout le temps, mais là si ça passe… Je ne sais même plus quoi dire, j’ai juste peur », angoisse Mohamed (*), ressortissant ouest-africain installé à Dakar.
Autre inquiétude, l’intégration de « l’apologie et du financement » de l’homosexualité dans la liste des actions punissables. « Toutes les organisations qui tentent d’encourager, que ce soit par des films de propagande, par le cinéma, par la télévision ou par l’écrit, la philosophie LGBT […] sont concernées », a ainsi martelé Amadou Ba, ministre de la Culture. Une institutionnalisation de l’homophobie aux répercussions potentiellement multiples, jusque dans le monde de l’art.
Dans les librairies dakaroises, il est par exemple fréquent de voir la couverture rose du livre du Goncourt de littérature Mohamed Mbougar Sarr, De purs hommes. Une tribune vibrante contre la répression des LGBT qui avait déjà placé l’auteur sénégalais au cœur du cyclone médiatique en 2021.

L’auteur sénégalais Mohamed Mbougar Sarr. ©AFP or licensors
Et avec cette nouvelle loi, l’auteur ne serait plus le seul à rentrer dans le viseur des autorités. « Si l’apologie et le financement viennent à être en effet incriminés, et qu’un libraire vend des livres de ce genre, il devrait être sanctionné », estime Michel Diouf, avocat au barreau sénégalais. Même chose, selon lui, pour le reste des artistes sénégalais défendant par leur art la cause des LGBT, au pays comme à l’étranger. « Cela peut avoir beaucoup de répercussions », résume-t-il.
Une tendance globale ?
Mais le Sénégal n’est pas le seul pays du continent à voir se durcir mœurs et lois. Le 1er septembre 2025, le Burkina Faso adoptait, pour la première fois dans son histoire, un code de la famille criminalisant l’homosexualité. Même chose au Ghana et au Mali l’année précédente. En 2023, l’Ouganda ouvrait la marche de façon encore plus extrême, avec une loi rendant les cas « d’homosexualité aggravée » passibles de la peine de mort.
Sénégal : la surpêche étrangère, aux racines de la crise migratoire
De quoi faire du continent une zone de plus en plus invivable pour les personnes LGBT. Sur 54 pays africains, 32 criminalisent aujourd’hui l’homosexualité.
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(*) Prénom d’emprunt.