Dernière halte avant 8 500 km de migration
Chaque année en mars, les faucons kobez quittent le bassin du fleuve Okavango, à plusieurs centaines de kilomètres au sud d’Huambo, où ils viennent d’hiverner pendant six mois, pour rejoindre les steppes de l’hémisphère nord, où ils nicheront pour se reproduire. Mais avant le grand voyage, la majeure partie de ces oiseaux migrateurs, dont la population mondiale est estimée à 400 000 individus, vient se regrouper ici, en Angola, à 1 800 mètres d’altitude. « C’est un phénomène unique au monde, aucune autre espèce de rapace n’organise des rassemblements d’une telle ampleur », souligne Péter Palatitz, qui a lui-même découvert ce rendez-vous annuel et l’a baptisé « Falcopolis » (« la ville des faucons » en grec). Prudent, il préfère ne pas en révéler la localisation exacte, afin de préserver la tranquillité des oiseaux.
Pour les faucons kobez, ou Falco vespertinus, cette étape est une nécessité. Car ces migrateurs au long cours s’apprêtent à parcourir environ 8 500 km à travers la planète, survolant la forêt équatoriale du Congo, le désert du Sahara et la mer Méditerranée, en direction de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale. Pour survivre à ce périple, que les plus rapides accomplissent en seize jours, les rapaces doivent d’abord prendre des forces. C’est pour cette raison qu’ils font halte en Angola, en pleine saison des pluies, dans une vallée luxuriante tapissée d’eucalyptus et de manguiers. Chaque soir pendant quatre à six semaines, ils s’y nourrissent de termites contenant de précieuses protéines. Lorsqu’ils quittent Falcopolis, les faucons kobez, qui pèsent en général entre 130 et 200 grammes, ont gagné environ 20 % de leur poids initial.
L’abattage des corbeaux hongrois a failli être fatal au faucon kobez
La communauté scientifique a longtemps ignoré l’existence d’un tel rassemblement. Péter Palatitz était sans doute le mieux placé pour le découvrir : ce chercheur installé à Budapest a dédié sa vie à l’étude du faucon kobez. En Hongrie, le rapace a failli disparaître, faute de nids disponibles. Ce faucon, en effet, ne construit pas ses nids lui-même : il s’installe dans ceux des autres, par exemple du corbeau. Or, l’abattage systématique des corvidés hongrois, jugés nuisibles, a entraîné une baisse brutale du nombre de nids –et donc de faucons kobez. Dans les années 1990, leur population était tombée à 500 individus. En plaçant des nichoirs dans les arbres, Péter Palatitz et ses collègues ont réussi à la faire remonter à 1 300. Ils ont aussi développé un suivi des oiseaux, en les équipant d’émetteurs ultralégers, afin de mieux connaître leurs déplacements. Surprise : dès 2010, les données récoltées suggérèrent qu’un grand nombre de ces faucons se retrouvaient tous les ans au même endroit, en mars, du côté de l’Angola.
Une halte vitale menacée par l’agriculture et la chasse
Le naturaliste mit encore près de dix ans à confirmer ce résultat. Ravagé jusqu’en 2002 par une longue guerre civile, l’Angola reste un pays difficile d’accès, particulièrement dans les zones rurales. Des mines antipersonnel sont encore enfouies dans les champs. Pendant la saison des pluies, les véhicules s’embourbent, et il faut parfois une journée entière pour parcourir 30 km. L’accès à certains sites dépend aussi du bon vouloir des sobas, les chefs locaux traditionnels du pays. En 2019, Péter Palatitz, plein d’appréhension, posa enfin le pied dans l’ancienne colonie portugaise. « C’était très stressant, se souvient-il. Nous aurions pu avoir mal interprété les données et rentrer bredouille. » Heureusement, les faucons étaient bien au rendez-vous, et en grand nombre. Pourquoi précisément ici ? « À cette période de l’année, un envol massif de termites ailés a lieu dans la province d’Huambo, explique Péter Palatitz. L’information circule entre les faucons. Ils savent, par tradition et par apprentissage, que c’est à Falcopolis qu’ils auront le plus de facilités à se nourrir. Et ce sont des oiseaux grégaires : les individus les plus jeunes suivent les plus expérimentés. »
Le spécialiste n’a pas encore percé tous les secrets du grand festin des faucons kobez. Après son premier voyage, il est revenu trois fois en Angola, tentant par exemple de comprendre comment, malgré une promiscuité extrême, les oiseaux parviennent à voler sans se percuter et à éviter la propagation des maladies. Mais pourra-t-on encore à l’avenir étudier Falcopolis ? La réunion d’Huambo paraît menacée. Pour répondre aux besoins d’une population qui croît d’environ 3 % par an, l’agriculture angolaise s’industrialise à grande vitesse. Les pesticides nuisent aux termites et aux autres insectes prisés des oiseaux. De plus, même s’il est protégé en Angola, ce faucon, classé comme « vulnérable » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), continue d’y être chassé pour sa viande.
Vendus vivants au bord de la route
Il n’est pas rare, ici, de voir des rapaces vivants vendus au bord de la route. L’animal est facile à attraper, à l’aube, quand ses plumes mouillées par la pluie n’ont pas encore séché et qu’il peine à s’envoler. Convaincu que les protecteurs de l’espèce se trouvent en Angola même, Péter Palatitz forme de jeunes volontaires au baguage et à l’observation des oiseaux. Des enfants lui apportent régulièrement des faucons blessés ou prêts à être vendus. De la Hongrie à l’Afrique australe, une fierté partagée est en train de naître : celle de faire partie des gardiens de Falcopolis, la mystérieuse cité du faucon kobez.
➤ Article initialement publié le 9 août, paru dans le magazine GEO HS n°128, « Fascinante faune sauvage », d’août-septembre 2025.
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