Canal+ et MultiChoice Group ont annoncé ce lundi 13 octobre les résultats de l’offre publique obligatoire lancée par le groupe français sur les actions qu’il ne détenait pas encore dans la société sud-africaine. Dix-huit mois de négociations, d’arbitrages réglementaires et de réaménagements internes auront été nécessaires pour aboutir à une prise de contrôle, qui redéfinit les rapports de force dans la télévision payante en Afrique. À travers ce rachat, Canal+ cherche à s’ancrer durablement dans un marché africain en pleine recomposition, où se redéfinissent les équilibres entre contenu, technologie et financement culturel.
Comment Canal+ a-t-il pris le contrôle de MultiChoice ?
Tout commence au début de l’année 2024 lorsque Canal+, déjà premier actionnaire de MultiChoice, franchit le seuil de 35 % du capital, ce qui l’oblige, selon la réglementation sud-africaine, à présenter une offre publique d’achat.
Le groupe français, filiale de Vivendi, formule une offre jugée insuffisante par la direction de MultiChoice avant de la relever à 6,71 dollars par action, valorisant le groupe sud-africain à environ deux milliards de dollars (1,7 milliard d’euros). Cette nouvelle proposition, plus en phase avec les attentes des actionnaires, a ouvert la voie à des négociations formelles.
La procédure s’est ensuite étalée sur plus d’un an. Canal+ a continué de renforcer sa participation, dépassant 40 % du capital au printemps 2024, tout en attendant le feu vert des autorités sud-africaines. Le calendrier a été plusieurs fois ajusté, d’abord fixé à avril 2025 puis repoussé à octobre, le temps de lever les contraintes juridiques et de répondre aux exigences du régulateur. Ce n’est qu’à l’été 2025 que le Tribunal de la concurrence a donné son approbation, assortie de conditions spécifiques relatives à la gouvernance et à la protection des intérêts sud-africains.
Le 19 septembre 2025, toutes les conditions suspensives sont levées et l’offre devient définitive. Ce lundi 13 octobre, Canal+ annonce détenir 94,39 % du capital de MultiChoice. Une procédure dite de « rachat forcé » permettra d’acquérir les derniers titres afin de faire du groupe sud-africain une filiale à part entière. MultiChoice sera ensuite retirée de la Bourse de Johannesburg et Canal+ prévoit d’y effectuer une cotation secondaire après son introduction réussie à Londres en décembre 2024.
Pourquoi l’opération a-t-elle été si longue ?
L’un des principaux obstacles était d’ordre juridique. La loi sud-africaine interdit à une société étrangère de détenir ou de contrôler directement une licence de radiodiffusion commerciale. MultiChoice exploitant la plateforme DStv, il fallait trouver une solution compatible avec cette contrainte.
Le groupe a donc proposé la création d’une entité distincte appelée « LicenceCo », contrôlée par des investisseurs sud-africains comme Phuthuma Nathi Investments ou encore MultiChoice Workers Trust. Cette structure garderait de façon indépendante la propriété des licences locales, tandis que Canal+ prendrait le contrôle des autres activités du groupe, notamment la production et la distribution. En parallèle, la Commission de la concurrence et le Tribunal ont conditionné leur feu vert à plusieurs engagements d’intérêt public, notamment la préservation de l’emploi et la promotion du contenu local. Ce long dialogue entre Paris et Pretoria a permis d’établir un compromis qui protège la souveraineté médiatique du pays tout en ouvrant son marché à un investisseur étranger de poids.
Que représente MultiChoice pour Canal+ ?
Fondé en 1985, MultiChoice est le principal opérateur de télévision payante en Afrique anglophone et lusophone. Présent dans une cinquantaine de pays, il s’appuie sur ses marques DStv et GOtv et sur la plateforme de vidéo à la demande Showmax. Avant le rachat, le groupe revendiquait environ vingt millions d’abonnés sur le continent, malgré une érosion sur ses marchés majeurs, en particulier en Afrique du Sud et au Nigeria.
L’un de ses atouts majeurs reste la production de contenus africains et la détention de droits sportifs prisés. En investissant dans Showmax, il s’est érigé en concurrent des plateformes de streaming étrangères, en mettant en avant sa connaissance de la demande continentale.
Pour Canal+, qui dominait déjà le paysage francophone africain, cette acquisition constitue une extension de son empreinte continentale. Elle lui offre l’opportunité de mutualiser ses activités de production et de distribution et de toucher un parc annoncé de plus de 40 millions d’abonnés. Dans les communiqués officiels, l’entreprise présente cette opération comme une étape clé vers la construction d’un groupe mondial de médias ayant l’Afrique pour socle stratégique.
Quels sont les enjeux économiques et stratégiques ?
La fusion Canal+ et MultiChoice donne naissance à un acteur incontournable de la télévision payante en Afrique. Selon le cabinet britannique Digital TV Research, Canal+, MultiChoice et StarTimes contrôlent ensemble près de 90 % du marché africain.
Mais la bataille se joue aussi sur le terrain du numérique. Le streaming et la vidéo à la demande progressent rapidement, stimulés par la généralisation du smartphone et la baisse du coût des données. Le cabinet Omdia, cité par Le Monde, estime que la vidéo à la demande a plus que doublé entre 2020 et 2024 et qu’elle pourrait atteindre dix millions d’abonnés d’ici 2030. Showmax, propriété de MultiChoice, constitue l’arme principale du nouvel ensemble pour faire face à la concurrence internationale.
L’environnement reste toutefois difficile. En mars dernier, MultiChoice a indiqué avoir perdu 3,7 millions d’abonnés entre 2023 et 2025 sur sa télévision payante. Les fluctuations monétaires, la hausse du coût des droits sportifs et la piraterie en ligne pèsent également sur les marges. Les analystes cités par la presse sud-africaine estiment que Canal+ devra consentir d’importants investissements pour maintenir la croissance de Showmax et renforcer son offre locale.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Les mois à venir seront consacrés à l’intégration de MultiChoice dans la structure de Canal+. La société française doit finaliser le rachat complet du capital avant de retirer le groupe sud-africain de la bourse de Johannesburg. Elle prévoit ensuite une introduction secondaire à la Bourse de Johannesburg afin de préserver l’accès des investisseurs locaux à son capital.
La direction du groupe a indiqué que les orientations stratégiques communes et les synergies seront dévoilées au premier trimestre 2026. À ce stade, plusieurs points seront particulièrement observés, notamment la manière dont sera organisée la gouvernance de LicenceCo, structure censée garantir la conformité aux règles locales ; la cohérence entre Showmax et myCanal, deux plateformes centrales dans la bataille du streaming ; la stratégie d’investissement dans le contenu local et les droits sportifs, au cœur de l’attractivité du futur ensemble ; et enfin, les modalités de la cotation secondaire de Canal+, qui devront rassurer les marchés sud-africains sur la transparence et la pérennité de l’engagement du groupe sur le continent.