Adoptée en 2026, la réforme sur la déchéance de nationalité marque une nouvelle étape dans l’évolution du droit algérien. Présentée comme une mesure de protection de la souveraineté et de la sécurité nationale, elle soulève néanmoins des interrogations sur les garanties offertes aux citoyens. Pour en comprendre les enjeux, il faut replacer cette réforme dans l’histoire de la construction nationale depuis 1962.

Une fondation dans la rupture

Depuis l’indépendance en 1962, la nationalité est au cœur de la construction de l’Algérie. Elle ne définit pas seulement un statut administratif : elle délimite le corps politique lui-même.

À la fin de la guerre, entre 800 000 et 1 million d’Européens quittent le territoire dans un climat marqué notamment par les actions de l’Organisation armée secrète (OAS). Les biens laissés sont placés sous gestion publique au titre des « biens vacants ». La rupture est brutale, démographique et juridique.

Le Code de la nationalité de 1963 établit alors qu’est Algérien d’origine toute personne dont au moins deux ascendants paternels relevaient du “statut musulman” sous la colonisation. Ce critère, issu d’une catégorie juridique coloniale, sert à fonder le nouveau corps national. La nation indépendante s’ancre ainsi dans la majorité autochtone musulmane, redessinant clairement les frontières de l’appartenance.

Ce choix peut s’expliquer par la nécessité de consolider un État naissant. Mais il montre aussi que la nationalité est, dès l’origine, un instrument de définition politique.

Une identité officielle face à une pluralité persistante

L’État affirme ensuite une identité « arabe, musulmane et révolutionnaire ». Pourtant, l’Algérie est aussi amazighe, méditerranéenne et africaine.

Des intellectuels comme Kateb Yacine ont rappelé cette pluralité et dénoncé toute réduction identitaire. La reconnaissance de l’amazigh comme langue nationale en 2002, puis officielle en 2016, témoigne d’un ajustement tardif  et insuffisant mais significatif.

L’identité nationale n’a jamais été une évidence naturelle. Elle a été construite, discutée, parfois imposée.

La diaspora : une nation au-delà du territoire

Aujourd’hui, plusieurs millions d’Algériens ou d’origine algérienne vivent notamment en France. La diaspora n’est plus seulement un prolongement démographique : elle constitue un espace politique actif.

Lors du Hirak, sa mobilisation a montré que la nation dépasse les frontières. Les réseaux sociaux et la liberté d’expression dont elle bénéficie à l’étranger ont transformé le débat public.

La souveraineté ne s’exerce plus seulement à l’intérieur du territoire : elle concerne désormais un corps civique dispersé.

2026 : un élargissement sensible

La réforme adoptée en 2026 élargit les cas de déchéance de nationalité, y compris pour des faits commis à l’étranger. Officiellement, il s’agit de protéger la sécurité et l’unité nationale.

Mais dans un contexte marqué par le rétrécissement de l’espace civique, cette extension du pouvoir exécutif ne peut être analysée isolément. Des organisations comme Amnesty International, Riposte Internationale et Human Rights Watch ont signalé ces dernières années des poursuites contre des militants, des journalistes et des opposants. Les contre-pouvoirs institutionnels apparaissent fragilisés.

Lorsque des notions comme « atteinte aux intérêts de l’État » ou « atteinte à l’unité nationale » sont formulées de manière large, le risque d’interprétation politique devient réel. La possibilité de retirer la nationalité pour des faits commis à l’étranger introduit une dimension extraterritoriale qui concerne directement la diaspora.

Une question de confiance et de légitimité

Les principes rappelés par l’Organisation des Nations unies interdisent toute privation arbitraire de nationalité. Celle-ci constitue le socle des droits civiques et politiques.

Depuis 1963, la nationalité a consolidé l’État et affirmé la souveraineté. Mais si elle devient perçue comme révocable pour des motifs larges, elle cesse d’être un droit stable pour devenir un instrument potentiel de sanction.

Un État peut renforcer son autorité. Mais il ne peut durablement gouverner sans confiance. Lorsque l’appartenance nationale devient conditionnelle, c’est le lien même entre le citoyen et l’État qui se fragilise.

Et lorsqu’un pouvoir fragilise ce lien, il prend le risque d’affaiblir sa propre légitimité.

Emile Martinez