Les sols pauvres de la région ont longtemps frustré les archéologues. Les maisons, bâties en matériaux légers, ont disparu, les tombes livrent peu d’objets et les matières organiques se conservent mal. L’archéologie traditionnelle ne donnait donc qu’une image fragmentaire du mode de vie de ces sociétés.

Pour dépasser ces limites, une équipe internationale d’archéologues et de scientifiques a analysé les restes humains de 60 individus datés entre 4100 et 1230 avant notre ère. Publiée dans Royal Society Open Science, l’étude combine datations au radiocarbone, analyses d’ADN ancien et mesures des isotopes stables du carbone et de l’azote dans le collagène osseux. Cette approche interdisciplinaire a permis non seulement d’établir une chronologie fine, mais aussi de reconstituer les régimes alimentaires, certaines pratiques agricoles et même des aspects de l’organisation sociale restés jusqu’ici invisibles.

Cette période charnière englobe notamment l’arrivée de groupes d’origine steppique venus de l’est et la diffusion progressive du millet à grande échelle en Europe centrale.


Squelette d’une femme de l’âge du bronze mis au jour à Karczyn-Witowy, parmi les plus anciennes consommatrices de millet identifiées dans le nord de la Pologne. © Adriana Romanska (AMU)

Éleveurs des forêts et frontières alimentaires

L’une des découvertes majeures concerne la culture de la céramique cordée, installée dans la région vers 2800 avant Jésus-Christ. On pensait ces communautés tournées vers les grandes prairies. Les analyses isotopiques racontent une autre histoire : leurs troupeaux pâturaient plutôt dans des forêts ou des vallées fluviales humides, à l’écart des terres fertiles déjà exploitées par les agriculteurs locaux. Des zones marginales, choisies peut-être par contrainte ou par stratégie.

Au fil des siècles, leur alimentation se rapproche de celle des populations voisines, suggérant une adoption progressive de pratiques agricoles et pastorales locales.

Champs de millet. © Kyle Spradely, Flickr, CC by-nc 2.0

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Céréale : millet et sorgho, le mil

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Autre surprise : le millet, céréale qui s’est rapidement imposée ailleurs en Eurasie, n’a pas connu une adoption uniforme ici. Vers 1200 avant Jésus-Christ, certaines communautés en dépendent fortement, tandis que d’autres en consomment peu, voire pas du tout. Or ces différences alimentaires coïncident avec des pratiques funéraires distinctes : réapparition de tombes collectives anciennes pour certains groupes, inhumations en paires, pied contre pied, dans de longues fosses pour d’autres. Les choix alimentaires semblent ainsi liés à des identités de groupe et à des frontières sociales affirmées.

Hiérarchies discrètes et trajectoires locales

L’analyse des isotopes de l’azote révèle également des écarts dans l’accès aux protéines animales. Au début de l’âge du bronze, certains individus occupaient une position plus élevée dans la chaîne alimentaire, signe d’inégalités sociales émergentes. Ces hiérarchies restent presque invisibles dans des sépultures au mobilier modeste, mais la chimie des os en conserve la trace.

L’ensemble des résultats montre que ces régions périphériques d’Europe centrale ne se contentaient pas d’imiter les grands centres culturels. Elles suivaient des trajectoires propres, façonnées par des contraintes environnementales, des contacts migratoires et des choix collectifs.

Reconstruction virtuelle du visage d'un individu enterré à La Almoloya et appartenant à la culture d'El Argar. © Joana Bruno ; Asome ; Universitat Autònoma de Barcelona. All rights reserved

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Des chercheurs ont reconstitué des visages humains de l’Âge du bronze

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Loin d’être figées, ces sociétés ont fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation, transformant leur alimentation en véritable outil de survie et d’affirmation sociale.