En choisissant un pays anglophone, Emmanuel Macron affirme la rupture avec le pré carré francophone. Mais les attentes africaines restent exigeantes.

Pour la première fois en plus de cinquante ans, le sommet Afrique – France s’éloigne du pré carré francophone. Les 11 et 12 mai 2026, Nairobi accueillera ce rendez-vous lancé en 1973, rebaptisé pour l’occasion « Africa Forward : partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance ». Paris et Nairobi veulent en faire un tournant symbolique, un moment de rupture avec les routines diplomatiques. Mais au-delà du décor, c’est toute la crédibilité de la démarche française en Afrique qui sera mise à l’épreuve.

C’est en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre dernier, qu’Emmanuel Macron et William Ruto ont officialisé l’annonce. « La France et le Kenya organiseront conjointement le sommet “Africa Forward” […] les 11 et 12 mai 2026 », précise le communiqué conjoint de l’Élysée, qui souligne que la rencontre « s’inscrit dans le renouvellement des relations entre la France et les pays africains, fondées sur des partenariats mutuellement avantageux ».

Un repositionnement assumé

Depuis son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron a multiplié les gestes pour élargir la politique africaine de la France au-delà du périmètre francophone : visites au Nigeria, au Ghana, en Éthiopie, et au Kenya, volonté affichée de revoir la carte militaire, discours sur la fin du « pré carré ». L’Élysée mise désormais sur une approche « décomplexée », tournée vers l’Afrique anglophone et ses marchés en expansion.

Le choix du Kenya ne relève pas du hasard. Puissance régionale d’Afrique de l’Est, Nairobi est à la croisée de tendances démographiques et économiques majeures : population jeune et en forte croissance, urbanisation rapide, émergence d’une classe moyenne consommatrice et innovante. Le pays attire les géants du numérique, s’impose comme hub technologique et financier, mais reste confronté à des infrastructures insuffisantes et à une industrialisation encore balbutiante. Pour Paris, c’est une opportunité d’accompagner ce développement tout en consolidant sa présence diplomatique dans une zone disputée de longue date par Pékin, Moscou ou Ankara.

Un choix à double tranchant

Mais Nairobi n’est pas qu’une vitrine. Le Kenya traverse une crise politique et sociale qui brouille l’image de vitrine démocratique que certains lui attribuent. Ces derniers mois, de vastes manifestations contre la vie chère et contre les réformes fiscales du président William Ruto ont été violemment réprimées, faisant des dizaines de morts selon les ONG locales. Les critiques dénoncent une gouvernance autoritaire, loin des standards de partenariat équitable et inclusif que Paris prétend promouvoir.

Ce paradoxe ne devrait pas échapper aux observateurs africains. Car si le choix du Kenya marque une rupture symbolique avec l’obsession francophone, il expose aussi la France à la critique : comment prétendre incarner l’innovation et la société civile africaine tout en s’adossant à un pouvoir contesté dans la rue ?

Les leçons des précédents sommets

La trajectoire des précédents sommets éclaire le défi qui attend Nairobi. À Bamako, en 2017, le sommet avait été dominé par les enjeux sécuritaires. L’Observateur Paalga, au Burkina faso titrait alors : « Plus un conclave militaire qu’un sommet politique », tant l’opération Barkhane semblait dicter l’agenda.

En 2020, Paris avait choisi de mettre en avant la finance et la réforme du franc CFA. Mais l’accueil fut mitigé. Le quotidien sénégalais Walf Quotidien jugeait le sommet « technocratique », pointant « beaucoup de promesses, peu de souffle ».

En 2021, Montpellier avait tenté une rupture : aucun chef d’État africain, mais un dialogue avec la société civile. Une audace saluée sur la forme, mais vite critiquée sur le fond. L’Observateur Paalga notait : « Macron a offert une tribune, pas un pouvoir. » Beaucoup de participants africains avaient dénoncé un exercice sans lendemain, un « sommet d’écoute » sans traduction concrète.

Cette succession illustre une constante : l’écart entre les ambitions affichées par Paris et la perception africaine, souvent sceptique face à une diplomatie jugée verticale, voire paternaliste.

Nairobi, l’heure de vérité

À Nairobi, l’Élysée espère tourner la page en mettant en avant l’innovation et le secteur privé. Le communiqué officiel promet un forum d’affaires consacré à la transition énergétique, à l’industrialisation verte, à l’intelligence artificielle, à l’agriculture durable et à la santé. L’objectif affiché : impliquer entrepreneurs, jeunes et société civile, et ne plus cantonner le dialogue au seul registre sécuritaire ou monétaire.

Mais les attentes africaines sont claires : moins de promesses, plus d’actes. Car en toile de fond, subsistent des frustrations non réglées : réforme du franc CFA inachevée, redéploiement militaire flou, sentiment que les partenariats restent déséquilibrés. Comme le résume un éditorial du quotidien burkinabè Le Pays, « la France change de décor, mais saura-t-elle changer de méthode ? ».

Pour Emmanuel Macron, Nairobi 2026 est une carte diplomatique à haut risque. En choisissant un pays anglophone, il affirme vouloir élargir le champ des possibles. Mais la scène kenyane, traversée de tensions sociales, rappelle que le symbole ne suffit pas. Le sommet sera jugé à l’aune de ses résultats concrets : projets financés, partenariats équilibrés, écoute réelle des sociétés africaines.