Trois semaines après la publication de documents accablants impliquant Nina Keïta, nièce du président Ouattara, aucune enquête n’a été ouverte, aucune explication fournie. Reconstitutions des mécanismes d’un système où pouvoir politique et réseaux privés se confondent, et révèle les raisons de ce silence qui interroge la nature même de l’État de droit ivoirien.
Dossier Epstein en Côte d’Ivoire – Anatomie d’un silence d’État Agrandir l’image : Illustration 1 LES FAITS
Des emails qui dessinent un système. Les 3,5 millions de pages publiées le 30 janvier 2026 par le département américain de la Justice contiennent plusieurs centaines d’occurrences du nom de Nina Keïta. De nombreux médias ont pu consulter et analyser l’intégralité des échanges concernant la Côte d’Ivoire. Ces documents établissent trois types de relations entre Nina Keïta et Jeffrey Epstein : des facilitations politiques, des introductions à caractère sexuel, et des opérations financières transnationales.
Premier volet : l’accès au pouvoir. En mars 2011, deux mois après l’élection d’Alassane Ouattara, Nina Keïta organise une rencontre à New York entre son oncle et Epstein. Un email daté du 8 mars 2011 confirme le rendez-vous au Ritz-Carlton. En janvier 2012, elle coordonne un séjour d’Epstein à Abidjan. Le programme détaillé, retrouvé dans les fichiers, prévoit des entretiens avec le président, le ministre de l’Économie, le ministre de l’Intérieur Hamed Bakayoko (décédé en 2021), et Amadou Gon Coulibaly, alors secrétaire général de la présidence. L’objectif affiché : « projets d’investissement et opportunités commerciales ».
Deuxième volet : la fourniture de « contacts féminins ». Le 12 mai 2011, Epstein demande à Nina Keïta une « raison de venir en Côte d’Ivoire ». Elle répond en transmettant des photographies d’une jeune femme prénommée « Sadia », présentée comme ayant 25 ans. Elle précise : « Elle a beaucoup d’amies à Paris que tu pourrais rencontrer par mon intermédiaire ». Le 3 septembre 2011, après une rencontre au Ritz Paris, Epstein écrit : « Demande à Sadia d’envoyer des photos de sa sœur, je les préfère en dessous de 25 ans ». Des photos sont transmises. La sœur est présentée comme âgée de 18 ans.
Le 4 janvier 2012, avant l’arrivée d’Epstein à Abidjan, Nina Keïta lui écrit : « Quelle est ton heure limite pour te coucher ? Hamed [Bakayoko] a prévu quelque chose pour toi, mais j’ai peur que ça ne dure très tard (dîner chez lui avec sa femme + verres quelque part + soirée privée dans son penthouse (il sait ce que tu aimes)) ». Epstein répond : « J’espère voir de très jolies filles là-bas ». Nina Keïta : « Ce sera le cas ! »
Troisième volet : les opérations stratégiques. Selon les documents et plusieurs articles du site américain Drop Site News, Nina Keïta sert d’intermédiaire dans deux transactions majeures en 2014 : l’acquisition d’un système de surveillance israélien et l’achat d’un Boeing 727 pour la présidence ivoirienne. Ces opérations impliquent Ehud Barak, ancien ministre israélien de la Défense, mis en contact avec Ouattara par Epstein via Nina Keïta. Un accord officiel de coopération sécuritaire entre Israël et la Côte d’Ivoire est signé la même année.
En 2015, après la condamnation de Karim Wade à six ans de prison pour enrichissement illicite au Sénégal, Nina Keïta sollicite 100 000 dollars auprès d’Epstein. Objet : financer la société américaine de lobbying Nelson Mullins chargée d’obtenir sa libération. Les documents bancaires confirment le transfert. Karim Wade est gracié en juin 2016 par le président Macky Sall et s’exile au Qatar.
LES ZONES D’OMBRE
Des contrats d’État sans transparence. Aucun document officiel concernant l’achat du Boeing 727 n’est accessible dans les registres publics ivoiriens. Interrogé, le ministère des Transports n’a pas répondu à nos sollicitations. Le site Open Corporates ne mentionne aucune transaction impliquant la présidence ivoirienne et une entité liée à Epstein pour la période 2011-2014.
Concernant le système de surveillance israélien, l’accord de coopération sécuritaire signé en 2014 entre la Côte d’Ivoire et Israël est public. Mais le détail des équipements acquis, leur coût, et les modalités de paiement restent classifiés. Aucun appel d’offres n’a été publié. Aucune commission parlementaire n’a auditionné les responsables.
Le lobbying pour Karim Wade soulève d’autres questions. Nelson Mullins, société basée à Washington, a bien été mandatée pour représenter les intérêts de Karim Wade entre 2015 et 2016, selon les registres du Foreign Agents Registration Act (FARA). Mais qui a payé les honoraires ? Les 100 000 dollars transférés par Epstein à Nina Keïta représentent une fraction des coûts habituels de ce type de lobbying (entre 500 000 et 2 millions de dollars selon les experts). Le reste du financement n’est pas documenté.
Des victimes potentielles invisibles
Aucune enquête n’a été ouverte pour identifier d’éventuelles victimes ivoiriennes ou françaises recrutées via Nina Keïta. Les documents mentionnent « Sadia » et « la sœur de Sadia » sans préciser leur identité complète. L’association Femmes en Détresse Côte d’Ivoire (FEDDCI), qui accompagne les victimes de traite, déclare n’avoir « reçu aucune sollicitation des autorités pour identifier d’éventuelles victimes dans le dossier Epstein ».
En France, le parquet de Paris a ouvert deux enquêtes le 18 février 2026 sur les ramifications françaises du réseau Epstein. L’une concerne Jack Lang et sa fille Caroline. L’autre vise « des faits de proxénétisme aggravé et de traite d’êtres humains » impliquant des ressortissants français. Nina Keïta, qui a vécu à Paris et New York entre 2000 et 2005, représentée par l’agence Karin Models de Jean-Louis Brunel, n’est mentionnée dans aucune de ces enquêtes.
LE SILENCE
Un pouvoir verrouillé par les liens familiaux. Pour comprendre l’inaction du dossier Epstein en Cote d’Ivoire, il faut d’abord comprendre qui est Nina Keïta dans l’architecture du pouvoir ivoirien. Elle n’est pas une simple parente éloignée du président. Sa mère, Hadja Sita Ouattara, est la sœur d’Alassane Ouattara et maire de la commune de Gbéléban. Nina Keïta est mariée à Adama Kamara, ministre de l’Emploi depuis 2021. Elle a été conseillère du ministre du Budget entre 2014 et 2016. Depuis 2019, elle est le numéro 2, de la GESTOCI, société publique gérant les stocks pétroliers stratégiques du pays.
Cette position fait d’elle une figure clé du clan Ouattara. Ouvrir une enquête la concernant reviendrait à questionner directement l’entourage présidentiel. « Le problème, explique sous couvert d’anonymat un magistrat ivoirien, c’est que Nina Keïta n’est pas poursuivie aux États-Unis. Elle n’est citée que comme témoin ou intermédiaire dans les documents. Juridiquement, nous n’avons aucune obligation d’enquêter. Politiquement, c’est une autre histoire. Qui dans la magistrature ivoirienne prendrait le risque d’ouvrir un dossier contre la nièce du président ? »
Une justice sous contrôle
Le système judiciaire ivoirien souffre d’un déficit structurel d’indépendance. Le procureur de la République est nommé par le président. Le Conseil supérieur de la magistrature, censé garantir l’autonomie des juges, est présidé par le chef de l’État. Plusieurs rapports d’ONG (Amnesty International, Human Rights Watch) documentent des cas d’ingérence politique dans des affaires sensibles.
Le 25 février 2026, un faux communiqué annonçant l’ouverture d’une enquête contre Nina Keïta a circulé sur les réseaux sociaux. Le ministère de la Justice l’a démenti dans les 24 heures, qualifiant le document de « fake news ». Mais ce démenti n’a été accompagné d’aucune déclaration de fond sur le dossier Epstein. Contrairement au Royaume-Uni où le roi Charles III a publiquement appelé à ce que « la justice suive son cours », ou à la France où l’Élysée a sommé Jack Lang de démissionner, aucun partenaire international de la Côte d’Ivoire n’a exigé de clarifications. Cette passivité internationale conforte Abidjan dans son immobilisme. « Sans pression externe, explique un diplomate européen en poste à Abidjan, le pouvoir ivoirien n’a aucun intérêt à bouger. L’affaire s’éteindra d’elle-même dans quelques semaines. »
LES CONSÉQUENCES
Le contraste entre les réactions internationales et l’inaction ivoirienne met en lumière l’existence d’une impunité de fait pour les élites politiques. En France, Jack Lang a perdu son poste malgré l’absence de poursuites pénales. Au Royaume-Uni, Andrew Mountbatten-Windsor a été arrêté sur la base de simples soupçons. En Côte d’Ivoire, Nina Keïta conserve ses fonctions au sein d’une entreprise publique stratégique. Cette différence de traitement ne s’explique ni par le droit, ni par les faits. Elle s’explique par la nature du régime. Dans un État de droit consolidé, les institutions fonctionnent indépendamment des personnes. Dans un système où le pouvoir personnel domine, les institutions se paralysent dès qu’une affaire touche le cercle présidentiel. Le silence du gouvernement ivoirien face à l’affaire Epstein n’est donc pas un accident. C’est un choix politique. Celui de privilégier la protection du clan au détriment de la vérité. Celui d’accepter que certaines personnes échappent au contrôle démocratique.
Un message aux victimes
Ce silence envoie également un message aux victimes potentielles : vos témoignages ne seront pas entendus si les accusés sont trop puissants. Plusieurs organisations de défense des droits humains contactées expriment leur découragement. « Comment voulez-vous que des femmes se manifestent, témoigne une responsable de la FEDDCI, quand elles voient que même un scandale international ne déclenche aucune réaction ? Le message est clair : si vous accusez quelqu’un de la famille présidentielle, vous serez seule face au système. » – Cette résignation est aggravée par l’absence totale de dispositif de protection des témoins en Côte d’Ivoire.
L’affaire Epstein constituait pour la Côte d’Ivoire un test de maturité démocratique. Le pays pouvait démontrer que l’État de droit s’applique à tous, y compris aux proches du pouvoir. Il pouvait montrer que la justice fonctionne indépendamment des liens familiaux ou politiques. Il pouvait prouver que les victimes comptent plus que les privilèges. Ce test a été raté. Trois semaines après les révélations, aucune enquête n’est ouverte, aucune explication fournie, aucune mesure prise. Le pouvoir a choisi le silence. Ce choix a un coût démocratique. Il alimente la défiance envers les institutions. Il renforce le sentiment que la justice est à deux vitesses. Il confirme que certains noms suffisent à paralyser l’État.
Par AM DWORACZEK-BENDOME, Journaliste | 26 février 2026