Avant 2011, la sargasse était une espèce d’algue endémique strictement confinée à la Mer des Sargasses, une zone de haute mer située dans l’océan Atlantique Nord, piégée par un immense tourbillon de courants (le gyre subtropical). Cette algue brune, la Sargassum, a une particularité biologique unique : elle est holopélagique. Cela signifie qu’elle n’a pas de racines et passe l’intégralité de son cycle de vie à flotter à la surface des eaux grâce à de petites vésicules remplies de gaz.

Sous l’effet des changements climatiques et des régimes des courants océaniques, ces algues ont migré vers le sud pour coloniser l’Atlantique central, à partir de 2011. C’est ici qu’elles ont formé la Grande ceinture de sargasses, un ruban colossal qui relie désormais l’Afrique de l’Ouest au Mexique. En mai dernier, elle a atteint une masse record de 37,5 millions de tonnes, soit quatre fois sa masse initiale avant qu’elle ne quitte la Mer des Sargasses il y a 15 ans. Un phénomène qui menace aujourd’hui des écosystèmes entiers, ainsi que l’économie touristique de nombreuses zones dans les Caraïbes, les Antilles, l’Amérique centrale ou le sud des États-Unis.

Grande Ceinture De SargassesCarte montrant l’étendue de la grande ceinture de sargasses de l’Atlantique piégée par les courants océaniques. © López Miranda JL, Celis LB, Estévez M, Chávez V, van Tussenbroek BI, Uribe-Martínez A, Cuevas E, Rosillo Pantoja I, Masia L, Cauich-Kantun C and Silva R / Wikipédia La gande ceinture de sargasses sous stéroïdes : merci l’agriculture intensive

Si la ceinture a grossi si rapidement, c’est qu’elle se nourrit, en grande partie, de ce qui vient de la terre ferme. Deux fleuves jouent un rôle déterminant dans sa croissance : l’Amazone et le Mississippi. Ces deux géants rejettent dans l’océan Atlantique de massives quantités d’eaux douces, chargées en nutriments issus de l’agriculture intensive pratiquée en Amérique du Sud et aux États-Unis. En amont, les cultures de soja, de maïs, de canne à sucre, de café, de cacao, de blé consomment chaque année des millions de tonnes d’engrais de synthèse.

Ces intrants, très riches en azote et en phosphate, lors des épisodes de fortes pluies, quittent les sols cultivés et lorsque les plantes ne peuvent plus absorber ces substances, elles sont drainées hors des zones de culture. L’azote et le phosphate qui n’ont pas été consommés par les plantes sont ensuite entraînés par ruissellement vers les affluents. Une fois lessivés des sols, ils se retrouvent à l’embouchure des fleuves, qui les déversent dans l’océan.

Pour les sargasses, c’est buffet à volonté : véritables éponges à azote et à phosphore, elles s’en nourrissent, ce qui dope complètement leur métabolisme et ce réservoir presque illimité de nutriments provoque un pic de biosynthèse. Alors qu’en haute mer, dans des eaux pauvres, leur croissance est plutôt lente, quand elles sont en contact avec ces panaches fluviaux, elles profitent de ce déséquilibre biochimique. En quarante ans seulement, la teneur en azote dans leurs tissus a bondi de 55 %. Un véritable gavage : la biomasse totale de la ceinture peut doubler en seulement 11 jours lorsqu’elles flottent dans les eaux trop enrichies par les intrants, contre des semaines en temps normal.

Un cocktail empoisonné

Dans l’absolu, la grande ceinture de sargasse n’est pas le grand méchant de l’histoire ; c’est aussi un gigantesque réservoir de biodiversité. En effet, de nombreuses espèces trouvent refuge sur ce radeau flottant : poissons pélagiques (thons, mahi-mahi), tortues marines, hippocampes, anguilles ou requins. Elle offre protection et nourriture à une faune incroyablement variée, qui comprend plus de 100 espèces ; elle est donc, à ce titre, une « oasis » au beau milieu du désert bleu qu’est l’Atlantique. Au large, elle ne pose donc pas réellement de problème, mais c’est une fois que les algues se retrouvent sur les côtes qu’elles perturbent les dynamiques littorales.

Dès que ces bancs de plusieurs mètres d’épaisseur s’échouent sur les plages, ils forment une barrière entre le large et le rivage. L’eau de mer située sous ce tapis brun se retrouve alors prisonnière : la houle et les courants ne peuvent plus la renouveler ni l’oxygéner car elle n’est plus assez en contact avec l’air. Très vite, les algues et les micro-organismes consomment tout l’oxygène disponible dans les poches d’eau stagnante.

Une fois l’oxygène totalement épuisé, les algues entrent en stade de décomposition anaérobie (en milieu clos, sans air). Un processus biologique microbien qui décompose la matière organique et libère du sulfure d’hydrogène (H2S) et de l’ammoniac (NH3). Le H2S est un gaz toxique qui, en plus de son odeur fétide d’œuf pourri, provoque des céphalées et des vertiges chez les personnes qui le respirent.

Sa dangerosité est telle que les autorités sanitaires, comme l’ARS (Agence Régionale de Santé) en Guadeloupe et en Martinique, ainsi que les services de santé au Mexique (Quintana Roo), imposent désormais des protocoles stricts lors des échouages de sargasses. Si les capteurs fixes installés sur les littoraux détectent une concentration de sulfure d’hydrogène supérieure à 5 ppm (parties par million), l’accès aux plages est interdit et l’évacuation des habitations les plus proches peut être ordonnée.

Les espèces vivant sur le littoral (les coraux ou herbiers marins, par exemple) sont aussi fortement perturbées puisqu’elles se retrouvent également piégées sous ces bancs. Privées d’oxygène et de lumière, elles succombent et leur capacité de régénération est fortement compromise lorsque les sargasses sont trop nombreuses sur les rivages.

En se décomposant, les sargasses émettent aussi du méthane (CH4), un gaz à effet de serre au pouvoir de réchauffement global (PRG) 84 fois supérieur au CO2 sur une période de 20 ans. La contribution de la ceinture de sargasses au réchauffement climatique demeure aujourd’hui difficile à évaluer à grande échelle, mais l’augmentation hallucinante de sa biomasse laisse penser que ses émissions associées ont, elles aussi, progressé depuis son apparition. Aujourd’hui, elle est considérée comme la plus vaste floraison macro-algale de la planète documentée par satellite. Sa gestion est, de plus, un gouffre financier pour les pays concernés, et les opérations de ramassage et de traitement qui ont lieu chaque année coûtent de plus en plus cher (plusieurs millions de dollars par an). À ce stade, tant que les apports nutritifs d’origine agricole et autres facteurs aggravants (réchauffement des eaux de surface, modifications des circulations océaniques, etc.) resteront favorables à son développement, un recul de la grande ceinture reste très peu probable.

La Grande ceinture de sargasses, s’étendant de l’Afrique au Mexique, a explosé en taille depuis 2011, atteignant 37,5 millions de tonnes en 2026. Sa prolifération est alimentée par les nutriments des rivières Amazone et Mississippi, résultant de l’agriculture intensive. Les échouages de sargasses perturbent les écosystèmes côtiers, émettent des gaz toxiques et contribuent au réchauffement climatique.

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