Le ciment est un indicateur clé de la santé économique d’un pays, parce qu’il reflète, au plus près, l’investissement qui se matérialise sur les chantiers. Au Maroc, la hausse des livraisons (+8,2 en 2025) confirme une dynamique d’activité perceptible sur le terrain autant que dans les statistiques. Dans cet entretien, Mohamed Agoumi, directeur industriel de LafargeHolcim Maroc, leader du marché, décrypte ce que ce signal implique pour la filière et revient sur la stratégie du groupe pour accompagner une demande portée par des chantiers plus techniques et des exigences croissantes.
En regardant l’activité industrielle sur la période 2022–2025, comment caractériseriez-vous l’évolution de l’industrie cimentière marocaine, et particulièrement la trajectoire de LafargeHolcim Maroc dans ce cycle ?
La période 2022–2025 a été un cycle exigeant mais structurant pour l’industrie cimentière marocaine. Le secteur a dû faire face à une volatilité énergétique sans précédent, tout en accompagnant une reprise progressive tirée par les grands programmes d’infrastructures du Royaume. La demande nationale se situe aujourd’hui autour de 15 à 16 millions de tonnes, pour une capacité installée de plus que 24 millions de tonnes répartie sur 14 usines intégrées et plusieurs centres de broyage. Cette situation garantit l’autonomie nationale et une capacité immédiate à accompagner la montée en puissance des projets structurants à horizon 2030.
Chez LafargeHolcim Maroc, nous avons utilisé cette période pour renforcer notre outil industriel et accélérer notre transformation. Nous avons investi dans la modernisation, la digitalisation et la décarbonation de nos installations, tout en améliorant notre efficacité opérationnelle. Aujourd’hui, cette stratégie est reconnue à l’échelle du groupe Holcim : l’usine d’Oujda est classée 1ʳᵉ mondiale en performance industrielle, l’usine d’Agadir est classée 3ᵉ, et l’ensemble de nos autres cimenteries figurent dans le Top 16 du groupe. Cela positionne le Maroc parmi les plateformes industrielles les plus performantes du groupe au niveau mondial, et reflète la discipline industrielle et la compétence de nos équipes.
Au-delà des chiffres, quels changements structurels avez-vous observés dans la demande (usage, segments, comportements) durant ces dernières années ?
Le principal changement est la transformation qualitative de la demande. Le secteur de la construction devient plus structuré, plus industrialisé et plus exigeant techniquement. Le béton prêt à l’emploi et la préfabrication progressent rapidement, ce qui entraîne une augmentation des livraisons en vrac et une baisse progressive du segment traditionnel en sac.
Les projets sont également plus complexes et structurants : barrages, infrastructures ferroviaires, unités de dessalement, zones industrielles ou plateformes logistiques. Ces ouvrages exigent une qualité constante, une traçabilité complète et une fiabilité logistique totale.
Dans ce contexte, la satisfaction de nos clients est devenue un indicateur clé de notre performance industrielle. Notre priorité est de garantir la continuité des chantiers, la régularité de la qualité et la fiabilité des livraisons. Nous travaillons quotidiennement main dans la main avec les entreprises de construction, les promoteurs, les architectes, les bureaux d’ingénierie et les autorités publiques afin d’adapter nos produits et nos services aux besoins réels des projets.
Le ciment est souvent perçu comme un baromètre de l’activité économique. Que disent, selon vous, les volumes et la dynamique du marché sur l’état réel de l’économie marocaine ?
Le ciment est l’un des indicateurs les plus fiables de l’investissement réel. Lorsqu’un pays investit dans ses infrastructures, cela se traduit directement dans les volumes de ciment consommés.
Aujourd’hui, la dynamique du marché reflète clairement la transformation structurelle de l’économie marocaine. Les programmes en cours sont majeurs : plusieurs barrages, plusieurs unités de dessalement, le développement de nouvelles lignes ferroviaires à grande vitesse, ainsi que des infrastructures urbaines et industrielles stratégiques.
Nous ne sommes pas dans un cycle spéculatif immobilier, mais dans un cycle d’investissement productif et d’aménagement du territoire. Pour un industriel, c’est un signal très positif et durable.
Dans quelle mesure l’industrie cimentière participe-t-elle à la souveraineté productive du Maroc ?
L’industrie cimentière est un pilier fondamental de la souveraineté industrielle. Le Maroc dispose d’une capacité de production largement supérieure à sa consommation, ce qui garantit son autonomie pour un matériau stratégique essentiel au développement du pays.
Cette capacité excédentaire permet d’absorber immédiatement une hausse de la demande liée aux grands projets nationaux, sans dépendre d’importations. Le maillage industriel couvre l’ensemble du territoire et assure la continuité de l’approvisionnement.
La souveraineté industrielle signifie la capacité de construire les infrastructures du pays avec des ressources et un savoir-faire national. L’industrie cimentière y contribue directement.
Comment LafargeHolcim Maroc s’inscrit-elle dans les grands projets nationaux d’infrastructures et de développement territorial ?
Notre rôle est d’être un partenaire industriel fiable et engagé dans le développement du pays. Grâce à notre réseau de 7 cimenteries, de 3 stations de broyage et de 25 centrales à béton, nous sommes présents au plus près des grands chantiers nationaux. Nous travaillons étroitement avec l’ensemble de l’écosystème : entreprises de construction, ingénieurs, laboratoires, universités et autorités publiques afin de garantir la qualité, la durabilité et la sécurité des ouvrages.
Vue aérienne d’un site LafargeHolcim Maroc, maillon d’un dispositif conçu pour sécuriser l’approvisionnement du marché national et accompagner la montée des grands chantiers.
Au-delà du produit, nous proposons des solutions techniques adaptées aux besoins spécifiques des infrastructures. Dans cette dynamique, le Sustainable Construction Lab (SCL) constitue un véritable levier d’innovation et d’accompagnement, en promouvant un secteur de la construction plus durable grâce à des solutions innovantes et à faible impact environnemental. À travers le Sustainable Construction Lab (SCL), LafargeHolcim Maroc développe et teste des matériaux performants, conçus pour améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments et des routes et réduire leur empreinte carbone notamment via le développement de liants hydrauliques routiers et de ciments et bétons à faible empreinte carbone.
Entre maîtrise des coûts énergétiques, investissements industriels et exigences environnementales croissantes, quels arbitrages stratégiques avez-vous opérés entre 2022 et 2025 ?
Nous avons fait le choix d’investir dans la performance durable et la résilience industrielle. L’énergie représente une part importante du coût de production du ciment, et face à la volatilité mondiale, nous avons accéléré la substitution énergétique et le recours aux énergies renouvelables.
En parallèle, nous avons déployé des investissements visant à renforcer la performance de nos installations, accélérer la digitalisation de nos opérations et optimiser l’utilisation de nos ressources naturelles.
Nous avons également réalisé des progrès significatifs dans la gestion de l’eau. Nous avons réduit notre consommation d’eau par tonne de ciment de plus de 40 %, ce qui constitue un enjeu majeur dans un contexte de stress hydrique structurel au Maroc.
Ces arbitrages renforcent notre compétitivité tout en réduisant notre impact environnemental.
Comment évolue la compétitivité du secteur cimentier marocain face aux standards internationaux ?
Le secteur cimentier marocain dispose aujourd’hui d’un outil industriel moderne et performant, comparable aux standards internationaux. La présence d’acteurs industriels majeurs et les investissements réalisés ces dernières années ont permis d’atteindre un niveau élevé d’efficacité opérationnelle.
Chez LafargeHolcim Maroc, le classement de nos usines parmi les meilleures du groupe Holcim au niveau mondial est une reconnaissance objective de cette compétitivité. Cette performance repose sur la discipline industrielle, la digitalisation, l’efficacité énergétique et l’engagement de nos équipes.
La décarbonation du ciment est un enjeu mondial. Où en est concrètement LafargeHolcim Maroc sur la réduction de son empreinte carbone ?
La décarbonation est au cœur de la transformation de l’industrie cimentière mondiale. Le Maroc s’est engagé, dans le cadre de sa Contribution Déterminée au niveau National (CDN), à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de plus de 50 % à horizon 2035 par rapport au scénario de référence. L’industrie cimentière joue un rôle clé dans cet objectif.
Chez LafargeHolcim Maroc, notre feuille de route repose sur plusieurs leviers : L’augmentation de l’utilisation des combustibles alternatifs issus de la valorisation des déchets (industriels, ménagers.), la réduction du facteur clinker grâce au développement de nouveaux ciments, et la transition vers 100 % d’électricité d’origine renouvelable. Ces actions contribuent directement à la trajectoire nationale de décarbonation et à la transition industrielle du pays.
Les matériaux bas carbones sont-ils aujourd’hui une demande du marché ou encore une anticipation réglementaire et stratégique ?
Nous traversons une phase de transition, où la demande est aujourd’hui principalement portée par les grands projets publics et industriels, ainsi que par l’évolution des normes et des réglementations.
Cette évolution est appelée à s’accélérer, le bas carbone devenant progressivement un standard du marché, et notre rôle est d’anticiper cette transformation afin de proposer des solutions à la fois performantes, compétitives et durables.
Comment l’innovation technologique transforme-t-elle vos procédés industriels ?
La digitalisation transforme profondément nos usines. Nous utilisons des systèmes de maintenance prédictive, des capteurs intelligents et des outils d’analyse de données pour optimiser la performance de nos installations.
Ces technologies permettent d’améliorer la disponibilité des équipements, de réduire les arrêts non planifiés et d’optimiser la consommation énergétique. C’est un levier majeur de compétitivité industrielle.
Le capital immatériel (data industrielle, R&D, savoir-faire) prend-il une place croissante dans votre stratégie ?
Oui, absolument. La performance industrielle repose aujourd’hui autant sur les compétences humaines que sur les équipements.
Nous investissons fortement dans la formation, l’innovation et le développement des compétences. La maîtrise de la data industrielle permet d’améliorer en continu la performance de nos installations.
Notre excellence industrielle est avant tout le résultat de l’engagement de nos équipes.
Quels sont les principaux défis qui attendent l’industrie cimentière marocaine à l’horizon 2030 ?
Le principal défi sera d’accompagner la croissance des infrastructures tout en réduisant significativement l’empreinte environnementale du secteur. Cela implique de poursuivre les investissements dans la décarbonation, l’efficacité énergétique, la gestion de l’eau et l’innovation industrielle.
Mais nous avons des atouts solides : un outil industriel performant, des équipes engagées et hautement expérimentées et un écosystème industriel structuré. Notre ambition est claire, continuer à être un partenaire industriel de référence pour le développement durable du Maroc.