L’auteur du Sermon sur la chute de Rome (Prix Goncourt 2012) publie le nouveau volet d’un triptyque dédié à l’altérité. Ou comment mettre un visage sur l’expatriation et l’immigration à Abu Dhabi.
Après Nord Sentinelle, Jérôme Ferrari poursuit son exploration des diverses modalités de notre rapport à l’autre dans Très brève théorie de l’enfer, deuxième volet de son triptyque Contes de l’indigène et du voyageur. Celui qui a précédemment eu recours au grotesque et à l’humour noir pour traiter du tourisme mélange cette fois mythologie et tragédie. Son texte entrelace l’histoire d’un professeur expatrié à Abu Dhabi avec femme et enfant, et celle de leur employée, Kaveesha, partie trente ans plus tôt du Sri Lanka pour prendre soin des enfants des autres, quitte à devenir une étrangère vis-à-vis des siens. Et l’écrivain de nous offrir une nouvelle réflexion sur ce qui le hante livre après livre : la violence et le mal. Entretien.
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Madame Figaro.- Comment Très brève théorie de l’enfer s’inscrit-il dans votre projet global ?
Jérôme Ferrari.- Le rapport à l’autre et au lointain m’a toujours passionné, il s’enracine dans mon histoire depuis longtemps. Comme beaucoup de Corses, j’ai eu des grands-parents qui ont travaillé pour l’armée coloniale – dans l’administration. Mon grand-père maternel y a rencontré le frère de ma grand-mère, lequel est parti à 20 ans au Sénégal. Mon oncle Paul, lui, est allé à Saïgon. Ma mère est née à Damas, mon père est né à Rabat… On retrouve trace de cette histoire jusque dans le mobilier de la maison. Nord Sentinelle s’attachait au tourisme, Très brève théorie de l’enfer à l’expatriation et l’immigration – soit l’immigration des riches et l’immigration des pauvres. J’ai été deux fois expatrié, en Algérie et aux Émirats, comme le narrateur, et cette expérience de voyage est très différente du tourisme, très étrange, et ces deux expériences différaient elles-mêmes, l’Algérie n’étant pas une terre d’expatriation, tandis que les Émirats le sont. Le troisième volet s’intéressera pour sa part à l’exploration, avec la figure d’explorateurs anglais. Ce travail sur l’altérité me semble intimement lié à l’écriture en général. Dès qu’on travaille à un roman comprenant plusieurs personnages, on en fait l’expérience. Il s’agit toujours d’adopter le point de vue de l’autre sans le remplacer, le nier ou le gommer.
Dans quelle mesure avez-vous joué avec des éléments autobiographiques – la vie à Abu Dhabi, le statut d’expatrié, le recours à une nounou ?
Un des personnages du Sermon sur la chute de Rome avait des traits autobiographiques, le héros de Nord Sentinelle est prof comme moi, mais je suis incapable de faire des romans à clé. J’ai besoin d’installer un monde de personnages qui ne soient pas des masques de gens réels. Il y a donc une mise à l’écart ou à distance par rapport au narrateur : on voit ce que ce qu’on a vécu à travers les yeux de quelqu’un qui ne pense pas comme soi. Et ces déplacements de points de vue constituent pour moi le point commun entre la littérature et la philosophie : il faut éloigner ce qui est proche et rapprocher ce qui est loin. Concernant mon expérience proprement dite à Abu Dhabi, je dirai que les nécessités logistiques et les moyens financiers dont on dispose en tant qu’expatrié nous amènent à faire appel à divers services – celui d’une nounou lorsqu’on a, comme moi, une petite fille – et que depuis la place que l’on occupe, on observe alors des mondes que l’on côtoie sans y avoir vraiment accès. C’est fascinant et je suis retourné plusieurs fois à Abu Dhabi en continuant depuis douze ans à garder le contact avec l’ex-nounou de ma fille. Seulement je ne voyais pas l’intérêt d’écrire ce qu’imagine un Occidental de ce que peut être la vie de quelqu’un qui n’est pas un Occidental. En fait on est «au seuil de», et on se place dans une démarche – impossible – où on aimerait passer ce seuil. Une question éthique se pose alors : comment parler pour les autres sans usurper leurs paroles… Il y a des choses qu’on ne peut, ni ne doit inventer. Il me fallait des informations parce que je pense que l’imagination a ses limites. J’ai donc rencontré beaucoup de travailleurs d’Inde et du Bangladesh pour documenter le texte.
Très brève théorie de l’enfer, de Jérôme Ferrari
SR
Pour autant il ne s’agit pas d’un reportage ou d’un récit – votre triptyque s’intitule «contes de l’indigène et du voyageur» , on songe aux Contes des mille et une nuits , Kaveesha vient du pays «des massacres de Juillet noir, des tigres et des feuilles de thé à» …
Oui, d’emblée, j’ai voulu expérimenter une forme dans laquelle je pouvais faire un roman qui contiendrait plusieurs petites histoires, comme des nouvelles, mais qui seraient agencées de telle manière qu’elles ne prennent pleinement leur sens qu’ensemble. Et je voulais aussi que les trois livres soient organisés ainsi, qu’on puisse les lire séparément, mais qu’ils prennent une autre dimension si on les lisait tous. L’ouverture et la fin du livre l’apparentent à un faux conte de Shéhérazade, avec l’agrégation de toutes sortes de récits. Je trouve que la langue des mille et une nuits est magnifique par ailleurs… Et puis j’aime beaucoup parler de choses triviales sur un ton fantastique, comme chez Boulgakov : cela donne un autre poids aux métaphores et une poésie nouvelle aux choses. C’est une question d’oreille – il y a dans les contes des formulations qui me plaisent beaucoup – mêlée au désir de faire ce que je n’avais encore jamais fait jusqu’ici. Cela recoupe les raisons pour lesquelles on continue d’écrire. Hannah Arendt disait : «J’écris pour savoir ce que je pense.» Et cela me paraît très juste. Entre l’idée qu’on se fait d’un roman et le roman qu’on écrit, il y a toujours un écart, et cet écart ne pouvant jamais être comblé de manière satisfaisante, on n’a pas d’autre choix que d’en écrire un autre.
Et d’où vient ce titre, Très brève théorie de l’enfer ?
Il y a une très courte nouvelle de Borges dans lequel un théologien dont les positions sont jugées blasphématoires par Dieu meurt, et ne sait pas qu’il est mort. Il continue à être chez lui, à écrire ses textes, mais les meubles s’effacent, les gens n’ont plus de visage, et il commence à se poser des questions. Pour moi, l’idée de cet enfer dans lequel tu es sans savoir que tu y es, et l’hypothèse fictionnelle ou théologique que les malheurs du monde s’expliquent parce que l’enfer, c’est notre réalité, m’ont toujours paru extraordinairement pertinentes et effrayantes. Ce titre est donc métaphysique. Il ne s’agissait nullement de dénoncer la façon dont se passent les choses à Abu Dhabi. On peut retrouver des impressions voisines de celles du narrateur en se promenant dans Paris ou ailleurs et quand on voit le nombre de gens qu’il y a sur les trottoirs de notre capitale, on se dit qu’on n’a aucune leçon de morale ou d’organisation sociale à donner, d’autant que les Émirats ne constituent nullement le pire pays du Golfe pour le traitement des immigrés, loin de là. Bien sûr, le pays est si riche qu’il constitue un pôle d’attraction pour tout le sous-continent indien. Mais je voulais éviter toute position de surplomb. Ce qui m’intéresse, c’est la violence de l’exploitation, qu’on pourrait qualifier de systémique, et qui ne vient pas de la mise en œuvre consciente d’un projet. J’avais besoin de quelqu’un qui s’occupe de ma fille quand j’étais à Abu Dhabi. On donne du travail à quelqu’un, et dans le même temps, on est dans une position qui n’est pas la sienne en France et qui ne dépend nullement du fait qu’on soit gentil ou méchant, empathique ou pas empathique.
Très brève théorie de l’enfer, Jérôme Ferrari, Ed. Actes Sud, 160 p., 16,50 €.