Pourquoi le droit international est-il aujourd’hui si souvent contourné, invoqué mais rarement respecté ? La réponse tient moins à une crise morale des États qu’à une transformation profonde des équilibres géopolitiques du monde. Nous vivons une période historique marquée par une lutte impitoyable pour la suprématie mondiale entre les États-Unis et la Chine. Aussi, de nouvelles volontés de puissance s’affirment chez de nombreux pays émergents ou ré-émergents depuis la fin de la Guerre froide (Russie, Inde, Turquie, Brésil, Afrique du Sud, Iran…).
Dans un tel moment historique, le droit international cesse d’être un principe actif et contraignant pour devenir une référence secondaire dans les affaires du monde. Non parce que le droit international aurait disparu ou n’existerait plus, mais parce que les conditions politiques de son application et de son efficience sont passées au second plan, en raison des déséquilibres entre les puissances.
Car une vérité traverse toute l’histoire des relations internationales : il n’y a de droit entre les États que lorsqu’il existe un équilibre entre les puissances. Sans cet équilibre des puissances, la règle cède souvent devant la force. Les États les plus puissants imposent leurs intérêts et les plus faibles s’y adaptent. Ce constat n’est pas nouveau : il décrit simplement la réalité historique entre entités étatiques depuis des millénaires.
Le premier grand traité diplomatique connu de l’histoire en donne déjà l’illustration. En 1259 avant notre ère, le traité de paix de Qadesh est conclu entre Ramsès II, pharaon d’Égypte, et Hattusili III, roi de l’empire hittite. Cet accord met fin à des décennies de rivalité après la bataille de Qadesh et organise une paix durable entre les deux puissances. Pourquoi un tel traité ? Parce qu’aucune des deux puissances rivales n’était en mesure d’imposer sa domination à l’autre. L’équilibre des forces rendait alors la paix et la négociation préférables à la guerre.
Cette logique traverse toute l’histoire, quels que soient les moments ou les civilisations. Elle est formulée au Ve siècle avant notre ère de manière saisissante par Thucydide dans le célèbre dialogue des Méliens pendant la guerre du Péloponnèse : « les affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice quand une égale nécessité les oblige à s’y soumettre ; mais ceux qui l’emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir, et les faibles cèdent. » (La guerre du Péloponnèse, Livre V, § 89). Autrement dit : un droit ne s’impose que lorsque les puissances sont contraintes de s’y soumettre.
Une vérité traverse toute l’histoire des relations internationales : il n’y a de droit entre les États que lorsqu’il existe un équilibre entre les puissances. Sans cet équilibre des puissances, la règle cède souvent devant la force.
Le droit international moderne lui-même naît dans ces conditions. Les traités de Westphalie en 1648 organisent l’Europe autour d’un équilibre entre puissances et donnent naissance au droit international moderne entre Etats modernes. Notre système international actuel issu de la Seconde guerre mondiale en 1945, avec les Nations unies, repose, certes, sur des valeurs mais aussi sur un nouvel équilibre entre puissances : celui du monde bipolaire entre les États-Unis d’Amérique et l’Union soviétique, structuré par la dissuasion nucléaire tout au long de Guerre froide.
Aujourd’hui, cet équilibre est remis en question. Le monde est entré dans une phase changement, de transition où l’ordre international de 1945 est contesté par de nouvelles puissances qui veulent prendre toute leur part dans les affaires du monde. La Chine affirme son ambition de leadership global. Les États-Unis entendent préserver leur primauté. D’autres puissances — Russie, Inde, Iran ou Turquie — cherchent à accroître leur influence, régionale ou globale.
Dans un tel contexte, le droit international est mécaniquement fragilisé. Les grandes puissances privilégient la compétition stratégique et la projection de puissance. Les règles deviennent négociables, interprétées, contournées ou contestées. Si l’on veut réellement que le droit international redevienne un principe effectif de régulation des relations entre États, la conclusion est logique : il faut rétablir un équilibre des puissances capable de rendre le droit international applicable. C’est là que se pose la question décisive pour la France et pour l’Europe.
Depuis deux décennies, chaque crise nous rappelle notre vulnérabilité mais aussi notre capacité d’action collective : la crise financière de 2008, la crise des dettes souveraines, les crises migratoires, les dépendances révélées par la pandémie du Covid-19, la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine ou encore les incertitudes croissantes sur les garanties de sécurité américaines à l’égard de l’Europe.
À chaque fois, la même question revient : l’Europe veut-elle rester dépendante de l’équilibre défini par d’autres puissances ou devenir elle-même un acteur du monde nouveau ? La meilleure contribution que l’Europe puisse apporter au retour d’un droit international respecté, appliqué et capable de limiter la violence est donc de devenir elle-même une puissance. Une puissance politique libre et démocratique. Une puissance économique, industrielle, technologique et militaire, disposant de tous les leviers de la puissance.
La meilleure contribution que l’Europe puisse apporter au retour d’un droit international respecté, appliqué et capable de limiter la violence est donc de devenir elle-même une puissance.
Dans la rivalité stratégique entre les États-Unis et la Chine, il manque aujourd’hui un troisième acteur capable de contribuer à cet équilibre des puissances. La question est donc simple : voulons-nous peser sur l’ordre du monde, ou accepter que celui-ci se décide sans nous ? Voulons-nous nous donner les moyens de devenir une puissance réelle au XXIe siècle afin de garantir un ordre mondial régi par le droit plutôt que par la domination et la force ?
C’est la grande question existentielle qui se pose à la France et à l’Europe aujourd’hui — et c’est sans aucun doute une question centrale qui sous-tendra l’élection présidentielle de 2027.