Le Parlement kényan a adopté le 5 mars, le projet de loi portant création du National Infrastructure Fund (NIF), un mécanisme financier destiné à soutenir les investissements dans les infrastructures stratégiques du pays. Le texte, qui doit encore être promulgué par le président William Ruto, prévoit de mobiliser près de 5 000 milliards de shillings kényans (près de 33,5 milliards d’euros) sur la prochaine décennie. Selon le communiqué publié par l’Assemblée nationale, il vise à faire passer le financement des infrastructures « d’un modèle largement fondé sur la dette vers une approche durable basée sur l’investissement ».

Ce fonds doit permettre de mobiliser des ressources pour plusieurs secteurs clés, notamment les transports, l’énergie, l’eau, l’irrigation et la connectivité numérique. Il devrait notamment financer des projets d’autoroutes, de chemins de fer, de ports ou encore des infrastructures liées à l’agro-industrie.

Un mécanisme pour attirer des capitaux publics et privés

Contrairement aux dispositifs précédents, qui reposaient largement sur l’endettement public, le nouveau fonds a été conçu pour attirer à la fois des capitaux publics et privés. Le Parlement indique que le NIF sera alimenté par plusieurs sources, notamment les recettes issues des privatisations et de la vente de participations de l’État dans certaines entreprises publiques.

L’objectif est de créer un véhicule d’investissement capable de financer des projets structurants sur le long terme tout en limitant la pression sur les finances publiques. Le Kenya, comme plusieurs économies africaines, fait face ces dernières années à un accès plus coûteux aux marchés internationaux, ce qui complique le financement de projets d’infrastructures à grande échelle.

De plus cette initiative intervient dans un contexte de pression croissante sur les finances publiques kényanes. La dette du pays a fortement augmenté ces dernières années, notamment en raison du financement de grands projets d’infrastructures. Elle provient à la fois de prêts bilatéraux – dont certains accordés par la Chine pour la construction du chemin de fer à écartement standard (SGR) – et d’emprunts sur les marchés internationaux via des euro-obligations. Cette accumulation d’emprunts a contribué à alourdir la charge du service de la dette, obligeant le gouvernement à arbitrer entre le remboursement de ses engagements financiers et le financement de certaines dépenses publiques.

Pour Kimani Ichung’wah, leader de la majorité à l’Assemblée nationale, ce texte pourrait marquer un tournant dans la politique économique du pays. « Si ce projet de loi est adopté en troisième lecture, il sera la législation la plus conséquente jamais adoptée par cette Assemblée depuis l’indépendance du Kenya », a-t-il déclaré lors des débats parlementaires.

Un dispositif renforcé de gouvernance et de contrôle

Le projet de loi a toutefois suscité des critiques de certains députés, qui ont exprimé des inquiétudes sur les risques d’ingérence de l’exécutif et sur les mécanismes de contrôle du fonds. Pour répondre à ces préoccupations, plusieurs amendements ont été introduits afin de renforcer la transparence et la supervision parlementaire. Le texte prévoit notamment la création d’un Conseil de gouvernance chargé d’orienter la stratégie du fonds et de superviser sa politique d’investissement.

Cette instance sera présidée par le secrétaire du Trésor et comprendra notamment le gouverneur de la Banque centrale du Kenya et le procureur général, ainsi que six experts indépendants nommés pour trois ans. Le Parlement disposera également d’un droit de regard sur la politique d’investissement du fonds, que le Trésor devra soumettre à l’approbation des députés.

Des sanctions pénales ont aussi été introduites pour prévenir les détournements. Selon une nouvelle clause du projet de loi, « toute personne qui détourne des fonds sera tenue de rembourser le double du montant détourné et encourra une amende d’au moins 10 millions de shillings ou une peine d’emprisonnement d’au moins cinq ans ».

Des projets stratégiques ralentis par les contraintes budgétaires

La création du fonds survient dans un contexte où plusieurs projets d’infrastructures majeurs restent en suspens faute de financement. C’est notamment le cas de l’extension du chemin de fer à écartement standard vers l’Ouganda, du programme d’agrandissement de l’aéroport international Jomo Kenyatta (JKIA) à Nairobi ou encore de nombreux projets routiers.

L’initiative s’inscrit dans la continuité des annonces faites en octobre 2025 par le président William Ruto, qui avait évoqué la création d’un fonds d’infrastructures et d’un fonds souverain afin de soutenir la transformation économique du pays tout en réduisant la dépendance au financement par la dette.

Avec cette nouvelle architecture financière, Nairobi espère accélérer le développement de ses infrastructures, un enjeu central pour soutenir la croissance économique, améliorer la compétitivité du pays et accompagner l’urbanisation rapide de la première économie d’Afrique de l’Est.