Cem Özdemir et Winfried Kretschmann © © Bernd Weißbrod/dpa Agrandir l’image : Illustration 1

Un signal politique venu de Stuttgart et de Zurich est largement passé inaperçu en France dimanche 8 mars. Pourtant, les résultats électoraux de ces deux villes parmi les plus prospères et technologiquement avancées d’Europe contredisent une idée tenace dans le débat public : celle selon laquelle politiques écologiques, redistribution sociale et ouverture à l’immigration seraient incompatibles avec la croissance économique et le progrès technologique.

Les élections régionales ont une nouvelle fois placé le parti des Grünen (Verts) en tête, avec 30,2 % des voix, légèrement devant son partenaire de gouvernement, la CDU (Union chrétienne-démocrate), créditée de 29,7 %. L’extrême droite de l’AfD atteint 18 %, tandis que les sociaux-démocrates du SPD recueillent 5,5 %.

Le résultat est d’autant plus notable que le Baden-Württemberg fut pendant plus d’un demi-siècle l’un des bastions les plus solides du conservatisme allemand. De 1953 à 2011, le Land fut gouverné sans interruption par la CDU. Le basculement intervient en 2011, lorsque les Verts remportent les élections régionales et forment un gouvernement avec le SPD, avant de gouverner ensuite à deux reprises en coalition avec les chrétiens-démocrates.

La figure qui incarne ce tournant est Winfried Kretschmann, ancien professeur de lycée et catholique pratiquant, rapidement devenu le responsable politique le plus populaire du Land. Réélu en 2016 puis en 2021, il a durablement ancré les écologistes au cœur du pouvoir régional. Son héritier politique est Cem Özdemir, ancien ministre fédéral de l’Agriculture et figure majeure des Verts allemands. Il est aujourd’hui le quatrième président de région issu du parti écologiste et demeure, lui aussi, la personnalité politique la plus populaire du Land, avec près de 50 % d’opinions favorables.

Le Baden-Württemberg, avec ses 11 millions d’habitants, figure parmi les régions les plus riches et les plus industrialisées d’Europe. Des entreprises comme Mercedes-Benz, Porsche, Bosch ou SAP y ont leur siège. Si près de 60 % des électeurs d’un Land historiquement conservateur continuent de soutenir les partis de la coalition Verts-CDU, c’est aussi parce que les écologistes n’y sont pas perçus comme un frein à l’économie. Ils apparaissent plutôt comme des acteurs de la modernisation industrielle et technologique, capables de préparer la prospérité sur le long terme.

Un signal analogue est venu de Zurich. La principale ville suisse demeure gouvernée par une coalition dominée par les socialistes et les Verts : depuis vingt-six ans, la mairie est détenue par le Parti socialiste. Après dix-sept années de mandat de la maire Corine Mauch, le prochain maire sera très probablement le socialiste Raphael Golta, s’il est confirmé au second tour. La nouvelle majorité « rouge-verte » sera même plus large que la précédente : huit des neuf membres du gouvernement municipal seront socialistes ou écologistes, tandis qu’un seul représentant du parti libéral siégera à l’exécutif.

Là aussi, la thèse selon laquelle écologistes et socialistes et seraient hostiles à l’innovation ou au développement économique résiste mal à l’examen des faits. Depuis des années, Zurich figure parmi les villes les mieux classées au monde pour la qualité de vie. Cette attractivité, combinée à des infrastructures publiques très développées, attire de nombreuses entreprises internationales. Google, par exemple, y a établi son principal centre européen de recherche et de développement, qui emploie près de 5 000 personnes dans une ville de 450 000 habitants. Zurich, où près d’un habitant sur trois n’est pas de nationalité suisse, est aujourd’hui l’une des villes les plus cosmopolites d’Europe.

L’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH), où plus de vingt prix Nobel ont étudié ou enseigné, figure depuis longtemps parmi les dix meilleures universités du monde. Elle a donné naissance à des dizaines d’entreprises technologiques issues de spin-off académiques. Les politiques publiques urbaines ne sont pas en reste : les transports collectifs – trains, tramways et bus – forment un réseau dense et efficace, tandis qu’un vaste parc de logements municipaux et coopératifs permet à environ un habitant sur trois de vivre dans un logement à prix modéré.

En 2008, les électeurs de Zurich ont décidé par référendum d’inscrire dans la Constitution de la ville l’objectif d’une « société à 2000 watts », visant à réduire de deux tiers la consommation d’énergie primaire par habitant. Depuis lors, cette orientation structure les politiques énergétiques et urbaines de la municipalité.

Une dernière analogie entre les scrutins de Stuttgart et de Zurich tient à l’origine étrangère de deux de leurs principaux protagonistes politiques. Cem Özdemir, nouveau président du Baden-Württemberg, est né en Allemagne de parents immigrés turcs. À Zurich, en revanche, le candidat sur lequel les partis bourgeois comptaient pour reconquérir la ville, Përparim Avdili, est né en Suisse de parents immigrés albanais.

 Dans ces territoires où l’économie européenne figure parmi les plus dynamiques, durabilité environnementale, inclusion sociale et innovation technologique ne s’opposent pas. Elles vont de pair.