Les prévisions publiées par TotalEnergies Marketing Nigeria sur la Bourse de Lagos (NGX) pour la période janvier-juin 2026 présentent une information simple: si le bénéfice net de la filiale doit progresser entre le premier et le second trimestre, cette amélioration ne traduit pas un regain d’activité commerciale. Elle résulte en réalité d’un allègement des charges financières et d’une moindre pression fiscale, elle-même mécanique – un résultat imposable plus faible engendrant logiquement un impôt sur les sociétés réduit. En d’autres termes, la filiale nigériane du géant français va mieux sur le papier comptable, mais pas dans ses entrepôts, ni à la pompe. Les prévisions de chiffre d’affaires pour le deuxième trimestre 2026 confirment que les ventes continueront de reculer, prolongeant une dynamique de contraction engagée depuis plusieurs trimestres.

Un marché sous pression depuis la réforme des subventions

Pour comprendre la trajectoire de TotalEnergies Marketing Nigeria, il faut remonter à mai 2023. Le président Bola Tinubu, à peine investi, annonce la suppression des subventions aux carburants – une mesure attendue depuis des années, mais dont le choc a été brutal. Du jour au lendemain, le prix du litre d’essence est passé de 185 à plus de 600 nairas à la pompe, avant de continuer à grimper. Pour des millions de Nigérians et d’entreprises, le carburant est soudain devenu un poste de dépenses prohibé. Dans ce contexte, la demande de produits pétroliers raffinés a automatiquement chuté. Les stations-service ont vu leur fréquentation diminuer. Les industriels ont rationné leur consommation d’énergie. TotalEnergies Marketing Nigeria, dont le modèle repose sur la distribution de carburants, de lubrifiants et de produits spéciaux, a subi de plein fouet cette contraction de la demande domestique.

À la compression de la demande s’est ajoutée une dépréciation monétaire historique. Depuis la décision de la Banque centrale du Nigeria (CBN) de laisser le naira flotter librement en juin 2023, la devise nigériane a perdu plus de 60 % de sa valeur face au dollar américain. Pour TotalEnergies Marketing Nigeria, qui achète ses produits en devises fortes auprès d’entités du groupe TotalEnergies SE — via des flux intragroupe libellés en dollars ou en euros —, cette dépréciation s’est traduite par une explosion des coûts d’approvisionnement en naira. La filiale se trouve ainsi prise en étau : ses coûts d’achat explosent, libellés en devises étrangères, tandis que ses revenus stagnent ou reculent, libellés en naira déprécié. Les marges opérationnelles ont été les premières victimes de cet effet de ciseau.

À ces vents contraires macroéconomiques s’ajoute une perturbation structurelle du marché local. La raffinerie Dangote, d’une capacité de 650 000 barils par jour, a progressivement monté en puissance à partir de 2024-2025 pour devenir la plus grande installation de raffinage en Afrique. Cette montée en puissance change fondamentalement les règles du jeu pour les distributeurs comme TotalEnergies Marketing Nigeria. Jusqu’alors, les opérateurs importaient des produits raffinés facturés en dollars. Désormais, une part croissante de l’offre locale est produite en naira, directement à la raffinerie Dangote. Pour les distributeurs, cela signifie une pression concurrentielle accrue sur les prix, et pour les importateurs traditionnels, une érosion potentielle de leurs volumes. TotalEnergies Marketing Nigeria, qui ne dispose pas de capacité de raffinage locale propre, est directement exposée à cette nouvelle donne.

Janvier 2026, une embellie qui n’a pas tenu

Les résultats de janvier 2026, publiés en parallèle sur la NGX, avaient laissé entrevoir un possible retournement de tendance. Les ventes du mois avaient affiché un niveau encourageant, alimentant l’espoir d’une normalisation progressive. Cet optimisme s’est révélé prématuré. Les prévisions pour les mois suivants, jusqu’à juin 2026, confirment que janvier n’était qu’un rebond technique — probablement lié à une reconstitution saisonnière des stocks et à un effet de rattrapage post-fêtes — et non le signal d’une inversion de cycle.

Pour la maison mère cotée à Paris, les effets se font sentir à deux niveaux. D’une part, la baisse des volumes achetés par la filiale nigériane se traduit mécaniquement par une réduction des revenus des entités du groupe qui lui fournissent les produits — un manque à gagner sur les flux intragroupe. D’autre part, et c’est peut-être le signal le plus préoccupant pour les actionnaires, une dégradation du résultat opérationnel de la filiale pèsera inévitablement sur sa capacité à remonter des dividendes au groupe. Dans un contexte où le naira reste faible, les dividendes rapatriés en euros seraient de surcroît affectés par l’effet de change.