24 février 2026 à 11h24

LeLe Caire (Égypte).– « J’ai peur de me faire arrêter, car cela voudrait dire passer plus d’une semaine en prison, ou pire, et elle se retrouverait sans personne. » Réfugié politique camerounais, Ebala* élève seul sa fillette de 2 ans, et dit son inquiétude face à la vaste campagne policière anti-migrants qui sévit dans le pays depuis fin décembre.

Entre le 20 décembre et fin janvier, plus de 5 000 personnes migrantes, demandeuses d’asile et réfugiées ont été arrêtées, selon des organisations égyptiennes de défense des droits humains. Ce chiffre est probablement largement dépassé aujourd’hui, alors que les interpellations massives se poursuivent.

Environ 1 500 Syriens ont ainsi été détenus durant les deux premières semaines de 2026. La communauté subsaharienne et en particulier soudanaise a ensuite été visée. On sait par ailleurs que, depuis le 10 janvier, plus de 3 000 réfugiés et demandeurs d’asile érythréens ont été arrêtés, selon un communiqué du 23 février de l’ONG Human Rights Concern Eritrea (HRCE).

Des réfugié·es syrien·nes au Caire, Égypte, le 14 janvier 2025. © Photo Asmaa Waguih / Redux-Rea Agrandir l’image : Illustration 1

« Certains détenus sont relâchés au bout de quelques jours, tandis que d’autres sont renvoyés vers leur pays d’origine, même s’il est encore trop tôt pour fournir des chiffres précis », précise Karim Ennarah, directeur de la recherche de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR).

« Ces opérations ne sont pas nouvelles, mais auparavant elles étaient plus limitées, observe Ebala, qui a lui-même failli être embarqué en juin avant de prendre la fuite. On connaissait avant à peu près les jours, les horaires et les quartiers où on risquait de croiser des policiers, le plus souvent habillés en civil. Mais maintenant ils sont partout et à n’importe quelle heure, sauf la nuit qui reste le seul moment où les gens osent sortir. »

Détentions arbitraires et mauvais traitements

La détention quasi systématique en cas de contrôle est devenue la règle. « La plupart du temps, la police ne prend même plus la peine de regarder les papiers. Les gens sont interpellés sur la base de leur couleur de peau ou de leur dialecte arabe », commente Nour Khalil, directeur exécutif de l’organisation Refugees Platform in Egypt.

En octobre, un courrier d’expert·es de l’ONU alertait déjà les autorités égyptiennes sur une hausse de 121 % des arrestations de personnes enregistrées auprès du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU sur les huit premiers mois de 2025 par rapport à 2024, et de 56 % pour celles détenant un permis de résidence valide. Certains témoignages font même état de documents officiels confisqués par la police, puis détruits ou déclarés perdus.

La détention dure souvent plusieurs jours, dans des conditions difficiles. Au moins deux Soudanais ont perdu la vie en garde à vue depuis fin décembre, en plus d’une femme camerounaise décédée en chutant d’un balcon en tentant de fuir la police.

22 000 Soudanais auraient été déportés en 2024 à l’issue de leur détention.

Kassim*, un Comorien de 25 ans, a passé neuf jours dans un commissariat de la banlieue du Caire. « On m’a mis en cellule avec des criminels et, à chaque fois que je croisais les regards de certains, on me frappait, raconte-t-il entre deux quintes de toux. On dormait à même le sol, et j’ai passé deux jours dans des toilettes, faute de place. »

Kassim a été arrêté dans la rue alors qu’il était en chemin pour aller récupérer son premier permis de séjour étudiant. Il avait pourtant sur lui une attestation d’inscription à l’université Al-Azhar, normalement protectrice en attendant la délivrance du permis. Il a finalement été présenté au parquet et libéré sans poursuites. « J’étais tellement content de venir en Égypte pour étudier la langue arabe et le Coran dans cette université prestigieuse… Maintenant j’ai peur de sortir de chez moi », soupire-t-il.

Pour les détenu·es sans titre de séjour valide, l’issue est souvent moins favorable. Selon certains témoignages, des personnes ont été contraintes, pour recouvrer leur liberté, de régler des amendes de plus de 1 000 euros, en plus du paiement d’indemnités de retard de régularisation et de l’obligation de trouver un garant égyptien. D’autres ont dû acheter, à leurs frais ou en collectant des fonds auprès de leur communauté, un billet retour pour leur pays d’origine.

Cette dernière option est parfois imposée aux demandeurs d’asile et réfugiés détenteurs de cartes du HCR, en contradiction avec le principe de non-refoulement. Des cas de déclarations de retour volontaire signées sous la contrainte ont été notamment rapportés aux expert·es de l’ONU. Une estimation, reprise dans leur lettre aux autorités égyptiennes, fait état de 22 000 Soudanais déportés en 2024 à l’issue de leur détention.

Boucs émissaires syriens et soudanais

Ces refoulements s’appuient sur la situation légale fragile des personnes demandeuses d’asile et réfugiées, en raison des délais très longs de traitement de leurs demandes de permis de séjour par le ministère de l’intérieur. Ces délais ont été récemment réduits à dix-huit mois, mais cela n’est toujours pas suffisant lorsque des permis de séjour ne sont valables qu’un an. « Les personnes en attente d’un nouveau permis suivent pourtant une procédure légalement reconnue, associée à un numéro d’identifiant propre auprès du ministère des affaires étrangères égyptien », nuance Nour Khalil.

Les autorités n’ont pas évoqué et encore moins justifié publiquement les raisons et objectifs du durcissement de leurs contrôles. Selon le président, Abdel Fattah al-Sissi, les 9,5 millions d’étrangères et d’étrangers en Égypte sont traités dans le pays comme des « invités ». Parmi eux, beaucoup de Syrien·nes et surtout de Soudanais·es, dont environ 1,5 million sont arrivés après le début de la guerre en avril 2023. Sur cette estimation totale, plus d’un million sont enregistrés auprès du HCR, dont 76 % de Soudanais·es.

[Al-Sissi] a verrouillé la question des réfugiés pour asseoir son autorité en interne et sa légitimité à l’international.

Karim Ennarah, défenseur des droits humains

La campagne en cours répondrait toutefois officieusement à la volonté populaire. Le hashtag « l’expulsion de tous les réfugiés est une exigence populaire », pour la première fois aperçu sur les réseaux sociaux en 2023, a été massivement mis en avant en janvier par plusieurs comptes coordonnés, selon une enquête du média égyptien d’investigation Saheeh Masr.

« La majorité du contenu se concentre sur la critique des magasins et restaurants appartenant à des Syriens, les accusant de vendre des produits avariés, et prétendant qu’ils auraient réduit les opportunités économiques des Égyptiens, selon le média. S’y ajoute une rhétorique haineuse avec des propos racistes visant à la fois les Syriens et les Soudanais. »

Un discours qui résonne auprès d’une partie de la population, éprouvée par une grave crise économique à partir de 2022, marquée par des taux d’inflation record en 2023. « Il est facile de faire des étrangers des boucs émissaires, estime Karim Ennarah. On peut deviner que ces arrestations visent à décourager les nouvelles arrivées en faisant passer le message que l’Égypte n’est plus un pays sûr pour les migrants et les réfugiés. »

Selon Pauline Brücker, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Rouen-Normandie, cette politique migratoire répressive est caractéristique du pouvoir de l’actuel président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Le maréchal « a verrouillé la question des réfugiés pour asseoir son autorité en interne et sa légitimité à l’international », affirme-t-elle.

Dossier L’Egypte sous le joug du maréchal Sissi 72 articles

Contacté, le HCR, chargé depuis 1954 de la protection et de l’assistance aux réfugié·es et demandeurs et demandeuses d’asile dans le pays, confirme avoir reçu des signalements de proches des personnes affectées par la crise actuelle et, sans officiellement condamner, déclare avoir « engagé un dialogue avec les autorités à ce sujet ».

L’Union européenne n’a pour sa part pas réagi publiquement. Ce qui ne manque pas de décevoir les acteurs des droits humains. Ainsi l’organisation Amnesty International, qui le regrette dans un communiqué : « En tant que proche partenaire de l’Égypte dans le domaine migratoire et grande donatrice du HCR, l’Union européenne doit demander instamment au gouvernement égyptien de prendre des mesures concrètes et vérifiables en vue de protéger les droits des personnes réfugiées et migrantes. »