12 mars 2026 à 18h32
AbidjanAbidjan (Côte d’Ivoire).– Sous la courbe massive de l’échangeur de Koumassi, l’une des treize communes d’Abidjan, capitale économique ivorienne, Yao Christian glisse presque sans heurts sur la voie inférieure. Le chauffeur VTC jette un regard sur la rampe de béton, se remémorant l’époque où les moteurs chauffaient dans une résignation bruyante et où les files de voitures s’étiraient en un ruban compact de pare-chocs pressés. « Avant, à cette heure de trafic, c’était le bordel, lance le quinquagénaire. Depuis la mise en service de l’échangeur, la circulation est beaucoup plus fluide. »
Sur l’édifice, le drapeau des États-Unis flotte à côté de celui de la Côte d’Ivoire. Plus bas, une inscription reste visible malgré la poussière ocre qui s’élève du carrefour : « Don du peuple américain ». L’échangeur de Koumassi, sorti de terre en juin 2025, a été financé par le Millennium Challenge Corporation (MCC), l’agence états-unienne de financement de projets d’infrastructures à l’étranger, dans le cadre d’un accord signé en 2017.
Pourtant, avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, Abidjan a redouté que le projet ne voie pas le jour. En avril 2025, le département de l’efficacité gouvernementale (Doge), dirigé par Elon Musk, actait la disparition du MCC dans le cadre de sa mission de coupes budgétaires. La Côte d’Ivoire, à l’instar du Sénégal, bénéficiait cependant d’un délai supplémentaire pour achever ses travaux.
Échangeur du grand carrefour de Koumassi à Abidjan, Côte d’Ivoire, en février 2026. © Photo Théodore Laurent pour Mediapart Agrandir l’image : Illustration 1
Délai pendant lequel les États-Unis ont finalement changé leur fusil d’épaule, décidant de préserver le MCC. Et en septembre, l’agence a accordé une nouvelle subvention de 255 millions d’euros à la Côte d’Ivoire, afin de moderniser son réseau électrique et de renforcer son rôle en tant qu’exportatrice régionale. Elle devenait ainsi le premier pays à bénéficier d’une aide décidée par l’administration Trump.
Était-ce une entorse à la nouvelle doctrine de Washington vis-à-vis du continent ? Celle-ci avait été résumée par la formule « Trade not Aid » (« du commerce, pas de l’aide ») de Troy Fitrell, ancien haut responsable des affaires africaines au département d’État, lors de son déplacement en Côte d’Ivoire en mai 2025. Pas forcément.
Soutenir les entreprises états-uniennes
Si Abidjan bénéficie d’une relation privilégiée avec Washington, en comparaison avec certains pays voisins, le soutien apporté par le MCC répond désormais directement aux intérêts de Washington. Les États-Unis misent ainsi sur le renforcement du réseau électrique pour soutenir l’activité de leurs entreprises déjà sur place, comme ExxonMobil (pétrole) ou Seaboard (agroalimentaire), et plus largement en Afrique de l’Ouest.
« Dans le fond, cette logique existait déjà, remarque Germain Kramo, enseignant chercheur en économie à l’université Félix Houphouët-Boigny. L’aide servait d’instrument d’influence. Elle permettait de consolider des relations et d’obtenir des soutiens diplomatiques. La seule différence, c’est que cette notion de retour sur investissement est aujourd’hui assumée et mise en avant. »
« Il s’agit d’une inflexion notable : traditionnellement, l’aide américaine n’était pas systématiquement guidée par cette logique », nuançait auprès de Mediapart un diplomate européen, peu après la signature de l’accord.
Les financements américains couvraient environ 50 % du budget national consacré au VIH/sida.
Stanislas Zézé, analyste
La Côte d’Ivoire a d’ailleurs été logée à la même enseigne que les autres pays lorsque Donald Trump a décidé de mettre brutalement fin à l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) dès son retour à la Maison-Blanche. Entre 2018 et 2023, l’aide bilatérale transitant par l’Usaid s’élevait en moyenne à 430 millions de dollars par an (364 millions d’euros). Elle finançait des dizaines de programmes dans la santé, l’éducation, le soutien aux réfugié·es, ainsi qu’aux femmes et aux minorités sexuelles, des secteurs qui ne figurent manifestement pas parmi les priorités de la nouvelle administration.
« La santé constitue le secteur le plus affecté par la fin de l’Usaid, signale Stanislas Zézé, président de l’agence de notation panafricaine Bloomfield Investment Corporation. Les financements américains couvraient environ 50 % du budget national consacré au VIH/sida et près de 60 % des services liés à la prise en charge du VIH. »
En décembre, la Côte d’Ivoire et les États-Unis ont certes signé un protocole d’accord bilatéral d’un montant de 487 millions de dollars sur cinq ans, destiné à renforcer le système de santé. Mais celui-ci s’appuie sur la nouvelle doctrine de Washington en matière de santé : « America First » (« l’Amérique d’abord »). Une approche qui vise à encourager les pays bénéficiaires à mobiliser leurs propres ressources
À l’horizon 2030, la Côte d’Ivoire devra ainsi y contribuer à hauteur de 292 millions de dollars, soit 60 % du budget total prévu. « Les Américains savent que s’ils interrompent totalement leur soutien dans ce domaine, alors que certains virus connaissent une résurgence, ils pourraient en subir les conséquences », cingle un observateur international.
« Diplomatie du pétrole »
La relation commerciale entre les deux pays se porte, elle, à merveille. Les États-Unis sont actuellement le deuxième client et le cinquième pays fournisseur de la Côte d’Ivoire, avec respectivement 6,7 % et 4 % des échanges commerciaux.
« La Côte d’Ivoire est un État pivot dans leur nouvelle stratégie régionale, remarque Abdourahmane Barry, docteur en sociologie politique. Le pays combine attractivité économique, stabilité politique et position géostratégique intéressante dans un contexte où la Russie renforce son implantation en Afrique de l’Ouest, notamment au Sahel. Surtout, la Côte d’Ivoire est le nouveau “bébé” énergétique du continent, avec la découverte d’importants gisements de gaz et de pétrole. Or nous savons que la diplomatie de Trump est avant tout une diplomatie du pétrole. »
Dans la lignée du « drill, baby, drill », ode trumpienne au forage de matières fossiles, les États-Unis et la Côte d’Ivoire ont signé en mai 2025 des protocoles d’accord de 7 milliards de dollars (6,2 milliards d’euros), essentiellement dans le secteur pétrolier. Le cœur du partenariat porte sur la construction d’une nouvelle raffinerie et l’exploitation de deux blocs pétroliers offshore par des entreprises états-uniennes.
La coopération entre la Côte d’Ivoire et les États-Unis englobe également le domaine de la défense.
Du côté d’Abidjan, l’engagement états-unien nourrit de nombreux espoirs. Les autorités entendent diversifier une économie dominée par l’agriculture, en accélérant le développement des industries extractives et minières. « Nous nous tournons vers les pays qui disposent d’une expertise reconnue dans ces domaines, déclare auprès de Mediapart Amadou Coulibaly, ministre de la communication et porte-parole du gouvernement. Mais les États-Unis ne sont pas nos seuls partenaires. Le plus important gisement découvert à ce jour est exploité par Eni, une entreprise italienne. »
La coopération entre la Côte d’Ivoire et les États-Unis englobe également le domaine de la défense, dans lequel Washington compte, aux côtés de Paris, parmi les partenaires majeurs d’Abidjan. Là aussi, les deux pays y trouvent leur compte. Contraints de quitter en 2024 leur principale base militaire en Afrique, située au Niger, après le coup d’État de juillet 2023, les États-Unis ont depuis accru leur présence en Côte d’Ivoire.
Centrale électrique de Yopougon, dans la banlieue d’Abidjan (Côte d’Ivoire), le 7 mars 2023. © Photo Issouf Sanogo / AFP Agrandir l’image : Illustration 2
Abidjan bénéficie, en échange, de l’appui des renseignements états-uniens dans le cadre de la lutte antiterroriste. Des groupes djihadistes demeurent en effet actifs au Burkina Faso et au Mali voisins, et la Côte d’Ivoire a été la cible de plusieurs attaques au cours des dix dernières années.
« On observe la même logique dans d’autres pays, qui consiste à accéder aux ressources critiques (cobalt, lithium, manganèse, pétrole) en contrepartie de garanties sécuritaires ou d’investissements ciblés », relève Stanislas Zézé, de l’agence de notation Bloomfield Investment Corporation.
Convoitise des minerais
Si, à maintes reprises, Donald Trump a fait preuve de condescendance, voire de mépris à l’égard de l’Afrique, son potentiel en minerais critiques et terres rares, des composants essentiels à l’innovation technologique, aiguise l’appétit de la puissance états-unienne, première du monde mais en déclin.
Le continent africain renferme en son sol un tiers des réserves mondiales, tous minerais confondus. Cette part grimpe nettement pour certaines matières premières parmi les plus stratégiques, notamment le cobalt (50 %) et le manganèse (85 %), selon les analyses du groupe de réflexion états-unien Center for Strategic and International Studies.
Soucieux de sécuriser ses chaînes d’approvisionnement et de réduire la dépendance des États-Unis envers la Chine, qui contrôle près de 90 % du raffinage des terres rares et environ 80 % des métaux non ferreux, Donald Trump a reçu, début février, plusieurs délégations africaines à Washington, lors d’un sommet sur les minerais.
L’enjeu central se situe en République démocratique du Congo, premier producteur mondial de cobalt et deuxième de cuivre.
Les États-Unis ont ainsi conclu des protocoles d’accord avec la Guinée, qui détient environ 25 % des réserves mondiales de bauxite ainsi que le plus important gisement de fer au monde, en vue de développer plusieurs projets miniers. Des discussions similaires ont été engagées avec le Kenya.
Mais l’enjeu central se situe en République démocratique du Congo (RDC), premier producteur mondial de cobalt et deuxième de cuivre, dont les sous-sols regorgent également de lithium, de zinc ou de coltan.
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La dégradation sécuritaire dans l’est du pays, où le Mouvement du 23-Mars (M23), soutenu par le Rwanda, a pris le contrôle de territoires, a conduit Kinshasa à solliciter ouvertement le soutien des États-Unis fin février 2025, en proposant un accès facilité à ses minerais. Moins d’un an plus tard, le 4 décembre 2025, un accord de paix a été signé à Washington entre Kinshasa et Kigali.
Alors qu’il ne garantit en rien la fin des combats sur le terrain, cet accord n’est un « miracle », selon l’expression de Donald Trump, que pour les intérêts états-uniens, désormais en position de reprendre ou d’élargir l’exploitation de mines congolaises.