25 décembre 2025 à 12h53
AbidjanAbidjan (Côte d’Ivoire).– « Je constate avec cette élection que la paix est revenue », affirmait au lendemain du scrutin Alassane Ouattara, réélu président de la Côte d’Ivoire pour la quatrième fois le 25 octobre. La paix, oui, mais à quel prix ? Si le nombre de morts en lien avec la campagne et le processus électoral a nettement diminué par rapport au scrutin précédent – le Conseil national de sécurité fait état de 11 décès, contre 85 lors de l’élection présidentielle de 2020 –, les circonstances de certaines d’entre elles mettent en cause le gouvernement.
C’est le cas à Kami, petit village qui borde Yamoussoukro, capitale de la Côte d’Ivoire. Paul Konan Kacou, 46 ans, y est décédé le 21 octobre. Selon le procureur de la République, il se serait opposé « à des individus participant à un attroupement sur la voie publique », qui « obstruaient les accès au village ». Paul Konan Kacou aurait alors « aidé » la gendarmerie nationale, présente sur place, avant de recevoir « une pierre à la tête », jetée par les manifestants.
Cette version des faits est vivement contestée par les proches du défunt. D’après leurs témoignages, les gendarmes seraient entrés dans la cour où vivaient Paul Konan Kacou et sa famille, à la recherche des jeunes responsables des barricades. Le quadragénaire, pris à partie, se serait alors enfui. Rapidement attrapé, il aurait été roué de coups de pied, de mousqueton et de matraque, dans une ruelle exiguë, à seulement quelques mètres de chez lui, loin des barricades. Selon les témoins présents sur place, il serait décédé des suites de ses blessures.
A Morofé, quartier de Yamoussoukro, une maison incendiée lors des altercations entre les forces de l’ordre et des opposants. © Photo Théodore Laurent et Ludivine Blazy pour Mediapart Agrandir l’image : Illustration 1
Mediapart a visionné les vidéos et les photos prises sur le moment par ses proches. Les coups allégués n’ont pas pu être filmés, la ruelle étant trop étroite, mais l’on y voit un homme inconscient, que des gendarmes en uniforme traînent sur plusieurs mètres. Son visage ne peut être formellement distingué. Mais tous et toutes, soit une quinzaine de personnes, sont unanimes : il s’agit bien de Paul Konan Kacou.
D’autres photos, qui auraient été prises quelques jours plus tard à la morgue par la famille, viennent étayer cette version. L’homme qui y figure est difficilement reconnaissable. Son visage et le haut de son corps sont tuméfiés et lacérés ; ses dents, abîmées. Aux yeux des villageois·es, l’idée qu’une simple pierre ait pu causer de tels ravages ne tient pas.
Dérive répressive
Interrogé, Amadou Coulibaly, ministre de la communication ivoirien, maintient la version des autorités locales et invoque « de faux témoignages instrumentalisés par l’opposition », soucieuse de présenter « un régime liberticide, autoritaire, qui tue ses populations ». Tout en rappelant qu’un sous-lieutenant de l’escadron d’Agboville est lui aussi décédé en marge de la campagne, le 20 octobre, le ministre reste catégorique : « Nous n’avons enregistré aucune mort causée par les forces de l’ordre. »
Anticipant des débordements à l’approche de l’élection présidentielle, dans un pays habitué aux violences électorales, qui ont fait près de 3 000 morts en 2010, le gouvernement a mobilisé un dispositif sécuritaire d’une ampleur inédite : 44 000 hommes déployés à travers le pays depuis le 5 octobre, soit 9 000 de plus qu’en 2020. Cette démonstration de force s’est néanmoins accompagnée d’une dérive répressive visant à étouffer toute contestation.
Les témoignages recueillis auprès des habitant·es proches des quartiers au sein desquels l’opposition s’est mobilisée (notamment à Morofé, près de Yamoussoukro, le 21 octobre, et à Blockhauss, lors de la marche du 8 octobre) font ainsi état de nombreuses violences.
Il y a eu une volonté assumée de dissuader toute velléité de contestation.
Un spécialiste des questions sécuritaires
Les forces de l’ordre seraient entrées dans les cours et auraient jeté des grenades lacrymogènes à l’intérieur même des habitations. Plusieurs personnes, dont des enfants, ont risqué l’asphyxie. À Morofé, le jet d’une grenade lacrymogène aurait même déclenché l’incendie d’une maison. Et ceux qui disent avoir reçu des coups de matraque et de pied à même le sol sont indénombrables.
« Nous n’utilisons que des méthodes conventionnelles, se défend Amadou Coulibaly. Vous avez vu comment cela se passe en France ?! S’il y a des dérives, cela voudrait dire que nos forces de l’ordre sont débordées. Or nous ne faisons qu’augmenter nos effectifs. »
Le président ivoirien Alassane Ouattara lors de sa cérémonie d’investiture au palais présidentiel d’Abidjan, le 8 décembre 2025. © Photo Sia Kambou / Pool / AFP Agrandir l’image : Illustration 2
Il n’empêche que, comme le reconnaît le ministre de la communication, rouer de coups un citoyen ne fait pas partie des moyens conventionnels. « C’est fait pour semer la terreur et empêcher tout mouvement de contestation », affirme Sébastien Dano Djédjé, porte-parole du PPA-CI, parti de l’ancien président Laurent Gbagbo. « Les méthodes utilisées ont pu jouer un rôle dans la réduction des mobilisations, analyse, sous couvert d’anonymat, un spécialiste des questions sécuritaires. Il y a eu une volonté assumée de dissuader toute velléité de contestation. »
Des mineurs incarcérés
Dans la continuité de ces violences, plus de 1 650 personnes ont été interpellées, selon le Conseil national de sécurité, parmi lesquelles des cadres de l’opposition. Plusieurs dizaines ont déjà écopé de peines de prison ferme allant jusqu’à trois ans, tandis que les manifestations de l’opposition ont été systématiquement interdites jusqu’aux législatives, prévues le 27 décembre.
Le 16 octobre déjà, l’ONG Amnesty International « exhortait les autorités ivoiriennes à publier des informations sur les arrestations et les chefs d’accusation retenus contre chaque manifestant·e arrêté·e, et à enquêter sur tout recours inutile et excessif à la force ».
Car la répression a également visé de simples participants, parfois mineurs. Dans le département d’Agboville, situé à environ 80 kilomètres d’Abidjan, quatre enfants, scolarisés en primaire et au collège, ont été incarcérés pendant près de trois semaines. Les autorités leur reprochent d’avoir participé à une manifestation contre le quatrième mandat d’Alassane Ouattara, organisée le 19 octobre dans le village de Guessiguié. Ce rassemblement avait dégénéré en affrontements entre protestataires et forces de l’ordre.
Un enfant de 11 ans évoque une détention « difficile », faite de coups lors de son arrestation et de mauvais traitements.
L’affaire, relayée par la presse locale et sur les réseaux sociaux, a pris une ampleur considérable. « Ce n’est pas parce que vous êtes mineur que vous pouvez bénéficier d’un passe-droit pour violer les lois de votre pays », avait déclaré le porte-parole du gouvernement, interpellé sur la question. Mais pour les habitants de Guessiguié, majoritairement proches du PPA-CI, ces interpellations ont été « arbitraires » et « violentes ».
Posté devant son petit étal en bois, à l’ombre d’un auvent improvisé, M’Bollo replace quelques produits en attendant de rares client·es. Le commerçant, père d’un enfant de 11 ans, se souvient parfaitement de son arrestation. « Quand les gendarmes sont arrivés, nous nous sommes enfermés dans la maison. Mon fils est sorti pour aller chercher sa sœur, raconte celui dont une malformation aux jambes limite les déplacements. Les forces de l’ordre ont vu mon fils et se sont lancées à sa poursuite. Elles ont cassé la porte et sont allées le prendre directement dans sa chambre. »
A Nahio, Aline Blé Djazo tient la photo de son mari, Farass Gomené. Depuis sa mort, le 25 octobre, des vidéos de son corps calciné continuent de circuler sur les réseaux sociaux. © Photo Théodore Laurent et Ludivine Blazy pour Mediapart Agrandir l’image : Illustration 3
Le quinquagénaire assure que l’enfant n’a pris part à aucune manifestation, et dit même soutenir le parti au pouvoir, le RHDP. À ses côtés, son fils évoque de manière lapidaire une détention « difficile », faite de coups lors de son arrestation et de mauvais traitements. Un témoignage similaire a été recueilli dans un autre village situé à quelques kilomètres. Celui-ci fait état de blessures persistantes plusieurs semaines après la libération de l’enfant.
Aucune excuse publique ni volonté de réparation n’ont été formulées par les autorités. D’aucuns considèrent pourtant que le billet de sortie émis à leur intention prouve leur innocence. Celui-ci, consulté par Mediapart, mentionne des « troubles à l’ordre public » ainsi qu’un « attroupement armé », mais ne mentionne aucune condamnation pénale ni amende.
Violences intercommunautaires
La traque des manifestants et des opposants politiques n’a pas permis pour autant d’éradiquer définitivement la plus grande menace qui pèse sur la Côte d’Ivoire depuis la crise politico-militaire de 2002-2011 : les violences intercommunautaires.
Le village de Nahio, à l’ouest du pays, a été le théâtre d’affrontements mortels opposant les Bétés, identifiés comme des sympathisants de Laurent Gbagbo, et les Malinkés, réputés proches du parti au pouvoir. Le bilan officiel fait état de trois morts – dont un a été retrouvé brûlé sur un foyer à même le sol – appartenant à la communauté bété. Quatorze personnes ont également été blessées. Parmi elles, un seul membre de la communauté malinké. Une dizaine de maisons et de boutiques ont par ailleurs été pillées et incendiées.
Ces attaques s’ancrent dans les rancœurs accumulées depuis des années entre allogènes et autochtones, mais aussi dans les différends politiques qui opposent Bétés et Malinkés. « Les violences ont commencé parce que les jeunes de l’opposition ont tenté d’empêcher l’acheminement du matériel électoral, affirme une source proche du dossier et du gouvernement. Un agent de la commission électorale indépendante a été blessé. En retour, les soutiens du pouvoir se sont mobilisés. »
Le PPA-CI expose une version tout à fait différente des faits, et va même jusqu’à accuser « une milice » diligentée par le RHDP. Un scénario peu crédible d’après l’expert des questions sécuritaires précédemment cité : « Les milices sont des structures organisées, en place sur une certaine durée, qui jouent un rôle permanent. Il est plus probable que des populations proches du pouvoir, tout simplement, soient à l’origine de ces attaques. »
Quand des sympathisants du parti au pouvoir commettent des exactions, la justice, si rapide lorsqu’il s’agit des opposants, se montre moins efficace.
Un expert d’une ONG
Le 28 octobre, une enquête a été ouverte par le procureur de la République. Depuis, un homme appartenant à la communauté malinké a été arrêté et déféré à la maison d’arrêt de Daloa. Une dizaine d’autres ont été auditionnés. Mais, selon les habitants de Nahio, plusieurs responsables courent toujours. Théodore Vagbeu Balié, la cinquantaine, petit frère de l’une des victimes, affirme pourtant avoir reconnu au moins deux de ses agresseurs, vivant à quelques mètres de chez lui.
Théodore Vagbeu Balié, petit frère de l’une des trois victimes décédées le 25 octobre à Nahio, devant sa maison intégralement détruite. © Photo Théodore Laurent et Ludivine Blazy pour Mediapart Agrandir l’image : Illustration 4
Nombreux sont ceux qui dénoncent « l’impunité » à l’égard des communautés qui soutiennent Alassane Ouattara. « On sent une certaine lenteur de la part de l’appareil judiciaire sur cette affaire. Une personne a pourtant fait des vidéos, en se glorifiant d’avoir attaqué le village, sans être arrêtée officiellement. Le procureur n’a pas pris la parole, ce qui est contraire à ses habitudes », souligne un membre d’une ONG internationale qui travaille sur l’affaire.
« Quand des sympathisants du parti au pouvoir commettent des exactions, la justice, si rapide lorsqu’il s’agit des opposants, se montre moins efficace », renchérit notre expert. Des accusations vivement démenties par une source proche du RHDP, qui rappelle les sanctions judiciaires prises contre des soutiens du RHDP responsables de violences liées à l’élection présidentielle en 2020, notamment à Yamoussoukro et à Daoukro.
Ce n’est cependant pas la première fois que l’impartialité de la justice ivoirienne est remise en cause lorsque des sympathisants du pouvoir sont suspectés. En 2020, l’affaire du « Gabka vert », un minibus dont les occupants avaient été accusés de violence lors de la précédente élection, avait déjà défrayé la chronique.
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Selon Amnesty International, des policiers auraient « permis à des groupes d’hommes, qui étaient pour certains armés de machettes et de gros bâtons, d’attaquer des manifestant·es qui protestaient contre la décision du président Alassane Ouattara de briguer un troisième mandat ». Une enquête avait été ouverte pour identifier ces hommes, sans que personne soit ensuite inculpé. La responsabilité du RHDP dans cette affaire est toujours questionnée, notamment en raison de prises de parole publiques contradictoires.
Loin d’apaiser les tensions qui minent l’unité nationale, la répression ciblant les opposants et la lenteur des procédures impliquant les sympathisants du pouvoir risquent d’accentuer les fractures d’un pays encore meurtri par la crise post-électorale de 2010-2011.