22 février 2026 à 17h53

TunisTunis (Tunisie).– La question n’a été évoquée que très brièvement lors de l’entretien entre Éléonore Caroit, ministre française déléguée chargée de la francophonie et des partenariats internationaux, et le ministre des affaires étrangères tunisien Mohamed Ali Nafti, lors d’une visite de la première à Tunis fin janvier. Le ministre tunisien a insisté sur l’importance du dossier de la restitution des avoirs spoliés et a réaffirmé « le caractère imprescriptible du droit du peuple tunisien à recouvrer l’intégralité de ses ressources ».

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L’échange n’a pas échappé aux médias tunisiens car les informations se font rares sur le sort des biens mal acquis de la famille de l’ancien dictateur Zine el-Abidine Ben Ali. Depuis la révolution et une première liste établie par la Commission nationale d’investigation sur les faits de corruption et de malversation (CICM), l’État tunisien a mis en œuvre plusieurs procédures pour récupérer certains biens mal acquis ou des avoirs gelés de la famille du dictateur.

Si certaines ont permis de réquisitionner et de vendre aux enchères des biens immobiliers en Tunisie du clan dit des Trabelsi (du nom de la famille de Leïla Trabelsi, femme de l’ex-président Ben Ali), les biens mal acquis et les avoirs gelés à l’étranger posent problème.

Zine el-Abidine Ben Ali et Leïla Trabelsi au palais présidentiel, à Tunis, en 1997. © Photo Ammar Abd Rabbo / Abaca Agrandir l’image : Illustration 2

Le montant exact n’a jamais été clair. Les autorités tunisiennes parlent de milliards de dollars, répartis dans une dizaine de pays, tandis que, côté français, la somme est plutôt estimée en millions. En 2023, l’ONG Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux publie un rapport expliquant que 39 milliards de dollars ont été détournés par le dictateur durant ses mandats entre 1987 et 2010. À l’étranger, la CICM de 2011 avait estimé les détournements à 13 milliards de dollars.

En 2021, la Tunisie n’avait récupéré que 783 millions de dollars, dont seulement 25 millions d’euros à l’étranger, au Liban – le reste de l’argent réparti entre la Suisse, la France, l’Union européenne et le Canada étant encore gelé. Une grande partie de l’argent récupéré l’a été grâce à la vente de plusieurs biens par Al Karama Holding, l’instance chargée de la mise en vente des biens et sociétés confisqués.

Des accords de réconciliation pénale avec des hommes d’affaires corrompus, emprisonnés ou poursuivis par la justice ont aussi abouti à des « remboursements » de certaines sommes. D’autres personnalités influentes, comme Imed Trabelsi, frère de Leïla Trabelsi, ou encore Slim Chiboub, gendre de Ben Ali, sont encore en prison, jugés pour plusieurs affaires de corruption, malgré plusieurs tentatives de réconciliation financière avec l’État. 

Quant à la coopération judiciaire sur les biens à l’étranger évoquée par le ministre des affaires étrangères, elle piétine depuis quinze ans.

Une stagnation qui interroge

Officiellement, le chef de l’État ne cesse de rappeler l’importance de cette restitution, l’argent devant être soit réinvesti dans le développement régional, ainsi qu’un projet de loi l’avait prévu, soit réinjecté dans le budget de l’État. Ses discours depuis son élection en 2019 et sa réélection en 2024 reviennent fréquemment sur cette question. En 2020, il crée une commission chargée de la restitution des fonds spoliés et détournés à l’étranger.

Comme le Liban avant elle, la Suisse annonce en 2024 qu’elle va restituer 225 000 euros. Le montant est infime par rapport au total de 55 millions d’euros bloqué en Suisse en 2011. À l’époque, le chargé de contentieux de l’État, Kamel Hedhili, évoque des difficultés administratives, des collectes de preuves qui prennent du temps. C’était déjà le cas en 2019, lorsque le parquet fédéral suisse avait jugé irrecevable un recours en appel pour prolonger le gel des avoirs de l’homme d’affaires Marouane Mabrouk, ex-gendre de Ben Ali.

Quelques mois plus tôt, le 28 janvier 2019, le même homme d’affaires avait remporté une victoire : le Conseil de l’Union européenne avait décidé la levée du gel des avoirs à l’étranger de ses comptes bancaires, de ses actions dans des sociétés et d’un appartement parisien. Un nouvel échec pour la Tunisie, le gouvernement de l’époque étant accusé de complaisance affairiste avec les membres de la famille de l’ex-dictateur. Arrive Kaïs Saïed au pouvoir, qui rompt avec cette ligne et insiste sur la nécessité de récupérer les biens et avoirs à l’étranger.

Or, depuis, le manque d’avancées sur le dossier interroge.

Côté français, où la procédure est toujours en cours depuis maintenant douze ans, une source proche du dossier confie qu’il y a une incompréhension totale face à l’attitude de la Tunisie. « La justice française réclame simplement des pièces qui ne devraient pas être difficiles à produire côté tunisien, comme les titres de propriété et les jugements définitifs. Lorsque le chargé du contentieux de l’État tunisien est venu à Paris en 2024 et en 2025, il aurait pu transmettre ces pièces et il ne l’a pas fait. Il ne s’agit pas d’une affaire politique ou diplomatique, mais de procédures judiciaires à respecter », explique cette source.

Côté tunisien, impossible d’avoir des informations puisque depuis le coup de force constitutionnel de Kaïs Saïed le 25 juillet 2021 et sa réélection en 2024, la justice tunisienne ne communique plus avec les journalistes, la présidence tunisienne encore moins.

Les arguments de difficultés d’investigation ou de lenteurs administratives, évoqués entre 2011 entre 2019, ne sont plus valables et aujourd’hui personne ne comprend en France l’enlisement de ce dossier. « Nous estimons que la justice française pourrait se saisir du dossier indépendamment, comme elle l’a fait dans le cas d’autres biens mal acquis ou avoirs gelés par d’autres pays », estime Sarah Brimbeuf, responsable plaidoyer et grande corruption à l’ONG Transparency International, qui a déposé plainte en 2011, en se constituant partie civile, contre le clan Ben Ali pour détournement de fonds publics. 

La stagnation du dossier risque d’avoir des conséquences. Tout comme en 2019 l’Union européenne avait levé le gel sur certains avoirs de l’homme d’affaires Marouane Mabrouk, les avocats d’autres personnalités du clan Ben Ali travaillent activement à la levée d’autres gels entre la Suisse et la France.

Idem pour les biens saisis en France, dont la durée de saisine n’est pas infinie. Les mesures de sanction et de restriction de l’Union européenne visant certaines personnes et leurs biens sont révisées et renouvelées chaque année depuis 2011. La liste est disponible en ligne mais le montant des avoirs ou biens ne peut être dévoilé, « car il appartient à chaque État membre où le bien a été gelé ou saisi de communiquer le montant », selon une réponse par mail d’un porte-parole de l’Union européenne à Mediapart. 

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En Tunisie, les procès contre les anciens du clan Ben Ali se poursuivent avec la réouverture de certains dossiers de malversation ou de corruption financière. Mi-janvier, Jalila Trabelsi, sœur de Leïla Trabelsi, a été condamnée à quatre ans de prison pour blanchiment d’argent. En octobre 2025, c’est Halima Trabelsi, fille de Ben Ali, qui est interpellée dans un aéroport parisien à la suite d’une demande d’extradition côté tunisien. Elle fait l’objet d’une notice rouge Interpol pour détournement de fonds dans une affaire pour laquelle, selon son avocate, elle avait déjà bénéficié d’un non-lieu en Tunisie, étant mineure au moment des faits. Elle est interdite de voyage en attendant la fin de l’enquête judiciaire en France. 

L’argent, lui, peine à être recouvré. Le 5 février, le président Kaïs Saïed a redit son mécontentement concernant la gestion de ce dossier. Selon lui, des entreprises tunisiennes ont été bradées et la valeur de certains biens vendus dégradée. Rien n’a été mentionné concernant l’argent à l’étranger. Il l’a pourtant maintes fois répété : « Les Tunisiens ne lâcheront pas un millième des avoirs spoliés à l’étranger. »