Stéphane Layani, le président de Rungis, publie Le monde a faim (Le Cherche midi). Le patron du plus grand marché de produits frais au monde appelle à mieux défendre les producteurs face à des centrales d’achat européennes de plus en plus puissantes.
Celui qui exporte le modèle Rungis dans le monde entier souligne l’intérêt qu’il y aurait à développer des marchés de gros en région pour soutenir les agriculteurs. Il plaide aussi en faveur de l’agroécologie. Et fait de la souveraineté alimentaire l’un de ses combats.
Pourquoi parlez-vous de Rungis comme d’une ville à l’envers ?
C’est une ville à nulle autre pareille. Elle se réveille la nuit et s’assoupit le jour. On peut y boire un café à 3 heures du matin ou y manger une tête de veau au petit matin.
Face à l’industrialisation de l’alimentation, les marchés de gros comme Rungis ont-ils un rôle à jouer ?
Les grandes enseignes de la distribution sont désormais structurées autour de centrales d’achats européennes. Les marchés de gros (lieux d’échange entre grossistes et détaillants, réservés aux professionnels) ont l’avantage de permettre aux agriculteurs d’avoir d’autres interlocuteurs que les acheteurs de ces centrales d’achat. En région parisienne, deux produits frais sur trois passent par Rungis, tandis qu’en région, la part de ces marchés de gros se limite à 15 %. La position dominante de la distribution fragilise les agriculteurs. Cela nuit aussi à la diversité alimentaire.
La position dominante de la distribution fragilise les agriculteurs.
Résoudre la faim dans le monde, c’est s’attaquer aux questions de logistique ?
Retenez ce pourcentage : 30 % de la production agricole des pays en développement reste dans les champs et peine souvent à atteindre les consommateurs en l’absence d’entrepôts logistiques. Les marchés de gros peuvent jouer un rôle considérable. Ils permettent au consommateur d’accéder à des produits de meilleure qualité et de réduire les risques sanitaires liés à l’alimentation. C’est ce savoir-faire acquis par Rungis que nous exportons aujourd’hui dans le monde entier.
Vous avez des exemples ?
Nous venons d’installer un marché de gros au Bénin. Il y a même un péage pour y accéder. Dans les pays en développement, agriculteurs, grossistes et détaillants sont le plus souvent mélangés. S’il n’y a pas de travail par filière, vous ne pouvez pas avoir des conditions sanitaires normales. Notre modèle connaît un vrai succès en Afrique. Nous allons bientôt travailler au Nigeria. Ce pays est un géant qui comptera bientôt 300 millions d’habitants. De la même façon, nous construisons un marché de gros sur le port d’Abu Dhabi (Émirats arabes unis). Là encore, la question logistique joue un rôle clé car ce pays doit importer l’essentiel de son alimentation.
Le Nigeria est pourtant un pays riche.
Oui, c’est un pays qui tire des revenus considérables du pétrole. Mais le Nigeria est confronté dans le même temps à une véritable crise alimentaire : 30 millions de Nigérians sont menacés d’insécurité alimentaire. Faute de stockage et d’entreprises de transformation, près de la moitié de la production est perdue avant d’atteindre le consommateur. Dans un tel environnement, les marchés de gros deviennent stratégiques.
C’est ce modèle français que vous développez dans…