Faut-il poser à n’en plus finir cette question : Qu’est-ce qui nous arrive ? Sommes-nous conscients du grand malaise de la société algérienne et de sa jeunesse ? Les villages et les villes se vident à un rythme inquiétant et les jeunes rêvent de fuir n’importe où pour se débarrasser du regard inquisiteur de la société. La pesanteur des tabous et du dogmatisme en Algérie est telle qu’il n’y a plus de place pour un vivre-ensemble apaisé.

L’individualisme non maîtrisé qui envahit les mentalités a laissé un avant-goût d’amertume chez la nouvelle génération qui n’arrive pas à se situer par rapport à ses prédécesseurs. Quel est le modèle de réussite aujourd’hui ? Une question d’autant plus capitale à laquelle la majorité de nos jeunes désorientés, n’ont pas trouvé de réponse.

La société affronte une mondialisation-hydre dont elle ne parvient pas à contrôler les tentacules. Reléguée aux seconds rôles, la culture du savoir est devancée par celle de l’avoir et du paraître. Or, aucune valeur ne tient quand les esprits sont corrompus. On ne construit pas une nation avec l’avoir et le paraître, mais avec le savoir. Toutes les révolutions de l’histoire furent guidées par des élites. Celles-ci sont la pièce-maîtresse dans l’ingénierie du changement. On ne peut pas changer quoi que ce soit quand on n’est pas éduqué, quand on ne maîtrise pas la médecine, la technologie, les arts. On ne peut pas changer quand on ne respecte pas nos cerveaux.

Le savoir devrait être sacralisé, porté au sommet de la pyramide. C’est une condition sine qua non pour le progrès social. Quand on se balade dans une ville et que l’on ne trouve pas dix librairies, cinq ou six bibliothèques, des théâtres et des cinémas, on se rend vite compte que la population qui y vit est dans le chaos, dans le déclin. Même l’esthétique urbanistique des villes joue un rôle important dans l’épanouissement des esprits. Récemment, j’ai vu une photo d’une grande route de la ville de Tiaret où il n’y a aucun arbre ni abri bus.

A la sécheresse qui frappe la nature s’ajoute celle de l’urbanisme et puis, celle plus grave des esprits. C’est catastrophique ! Comment vivre comme ça ? Impossible ! Et puis, comment peut-on s’en sortir dans une société qui refuse l’écoute, l’entraide et la solidarité ? Comment serait-il possible pour un jeune d’être équilibré quand un grand mur d’incompréhension le sépare des autres.

Tous les autres, ceux avec qui il vit et ceux qui peuplent son quotidien, réel ou virtuel soit-il ? Notre société est-elle à ce point malade pour laisser ses jeunes se sacrifier à la fleur de l’âge sur l’autel du déni que de songer à écouter leurs cris de détresse et les comprendre ? Il y a quelques jours, un jeune Algérien s’est donné la mort pour cause, disait-il, de « sorcellerie ». Loin s’en faut, dans une bouleversante vidéo qu’il a postée sur les réseaux sociaux, juste avant de commettre cet acte de désespoir, il est revenu sur les autres raisons l’ayant mené à aller vers l’irréparable. Fortement ému, il a d’abord, dans un ultime geste de contrition, demandé pardon à sa mère, puis à ses proches et à ses amis. Pour lui, le suicide, c’est la seule solution pour sortir de son malaise. Le malaise d’être seul, incompris, désœuvré et surtout poussé à «vivoter» en marge, dans la délinquance.

Assis dans un parc isolé, le regard hagard et cherchant, à tâtons, ses mots, il a expliqué comment s’est opérée son autodestruction à petit feu, en mettant à nu l’hypocrisie des siens. Coincé entre son vice de toxicomane et sa condition de marginal, il n’a plus trouvé, nulle part, de « main tendue » vers lui.

Son propre entourage lui a, semble-t-il, tourné le dos, s’il ne l’avait pas d’ailleurs poussé souvent, à l’en croire, à « se radicaliser » dans sa chute aux abîmes. Les abîmes de l’addiction aux psychotropes ! Le jeune, apparemment revenu de tout, s’est lancé alors dans une démarche pédagogique, en conseillant aux jeunes de son âge, dans un registre linguistique mêlant bon Dieu, paradis, sorcellerie et remords de conscience, de ne plus faire confiance à personne, y compris ceux qui leur sont les plus proches.

Sa méfiance frise, à proprement parler, une sorte de schizophrénie dissociative et souligne en filigrane le malaise de toute une jeunesse en perte de repères, fragile et en butte à tous les dérapages.

Kamal Guerroua