Comment rater une parodie de ce si célèbre et universel incipit du roman L’étranger d’Albert Camus, il se prête si bien dans ma situation. J’ai toujours regretté de ne pas pouvoir appliquer un autre incipit aussi célèbre pour ma propre personne, « Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte ».
Tout d’abord parce que n’est pas Victor Hugo qui veut pour prétendre écrire une telle phrase qui restera dans la grande histoire de la littérature. Puis tout simplement parce que mes parents n’ont pas eu cette bonne idée de me faire naitre en 1902 ou en 2002 puisque le grand homme faisait référence à 1802, date de sa naissance.
C’est la raison pour laquelle, très modestement, j’ai pris le RER avec des inconnus comme moi. Le RER parce que je vote à Paris mais je réside provisoirement en banlieue. Arrivé à la petite école qui fut celle de mes enfants, j’ai fait la queue pour présenter ma carte d’identité et le document présent sur Internet tenant lieu de carte d’électeur.
Et comme toutes les fois depuis vingt-sept ans, je me retrouve dans la même salle où ma colère gronde. Tout d’abord, pas une seule personne en dessous de quarante ans avec une écrasante majorité qui ont depuis longtemps plus de soixante ans. En quelque sorte mon âge puisque je totalise 71 ans.
Ma colère gronde parce que les plus jeunes nous cassent les oreilles avec leurs cris, leurs manifestations et leurs discours sur « tous pourris », eux qui n’ont en majorité jamais mis les pieds dans un bureau de vote pour contribuer au changement.
Ils sont gilets jaunes, gilets verts ou gilet de chasse. Ils vous lancent à la figure que la planète est en danger et que nous ne faisons rien pour sauver les baleines ou les crevettes du Sénégal. Et la liste est longue pour causer ma colère sourde.
Mais au-delà de tout, ce n’est plus de la colère ou de la désespérance, c’est quelque chose de terrifiant que je ressens et que je ne peux qualifier par aucun mot. Pas un électeur, pas une électrice, pas même la moitié d’un ou d’une seule, parmi les populations qui ont tout à craindre de la victoire du parti de Marie Le Pen, aux municipales comme aux législatives ou encore à la présidentielle.
Pas un, pas une seule, ne s’est présenté ce matin car vous avez compris qu’ils me seraient identifiables comme à nous tous. Les élections n’existent pas pour eux et ils sont pourtant les premiers à se plaindre de leur sort social et du racisme. Ils sont pourtant en première ligne d’une conséquence qui aura bien plus de matérialité que l’absence de leur inconscience.
Puis me voilà à choisir les propositions partisanes en prenant une enveloppe et le bulletin portant le nom des candidats. Quel gâchis que tout ce papier qui coute une fortune à nous tous. Si effectivement le vote électronique n’a jamais convaincu par ses nombreuses défaillances, fallait-il que les affiches soient aussi grandes qu’un parchemin avec une qualité et des couleurs qui coutent une fortune.
Et puis, comme d’habitude, non pas la colère mais la critique avec humour de la taille de l’enveloppe. Qui a choisi cette taille est dyspraxique car elle est deux fois ou trois fois plus petite que le bulletin ?
J’ai essayé de la plier en deux, puis j’ai essayé en quatre, par la largeur, par la longueur, rien à faire jusqu’à l’écorner entièrement. Après cet exercice de grande intensité, me voilà devant la dame pour que je signe le registre après l’enveloppe déposée dans l’urne et le fameux « A voté ! ». Et là je me retrouve avec mon histoire qui a plus de soixante ans, du premier temps où il fallait dire mon nom.
La dame recherche mon nom en marmonnant toutes les tentatives possibles. Sidi lakhdar, sidlakkadar, silaradar et toute la panoplie de l’histoire du patronyme qui m’a suivi tout le long de ma vie.
Mais il fallait maintenant qu’elle retrouve lequel dans la famille puisque nous sommes tous inscrits dans le même bureau. Et à cet instant je l’ai vu paniquer car il fallait quelle retrouve qui avait ce drôle de prénom porté sur la carte d’identité qu’elle ne pouvait pas prononcer. Ce prénom que je trimbale depuis si longtemps vu le célèbre abruti qui le portait en même temps que moi, un prénom dont je suis pourtant très fier.
Ouf c’était fini se dit le vieil habitué du bureau de vote. Pas du tout, j’avais oublié que la nouvelle loi nous fait voter dans un premier temps pour les représentants dans les arrondissements puis dans un second pour le siège du maire de Paris.
Et voilà que recommence la terrible épreuve de l’enveloppe. Mais encore fallait-il avoir les conditions favorables pour cet exercice. C’est que la tablette où vous vous débattez est extrêmement petite. Avez-vous déjà vu le comique d’un pauvre homme qui se débat dans un exercice de contorsion et la difficulté de le faire sans poser son sac au sol.
Et ouf, c’est terminé ! Et comme c’est à Paris, c’est à ce moment de soulagement que revient à mon esprit, comme à chaque fois, l’envolée lyrique du grand personnage de l’histoire :
« Boumédiene ! Boumédiene outragé ! Boumédiene brisé ! Boumédiene martyrisé ! Mais Boumédiene libéré ! »
Sid Lakhdar Boumediene