L’Égypte connaît depuis plusieurs années une profonde crise monétaire, mais celle-ci commence à produire des effets inattendus. En 2025, alors que la livre égyptienne a perdu environ la moitié de sa valeur face à l’euro en trois ans, le pays voit revenir les investisseurs dans son secteur technologique. Une reprise qui s’explique moins par la consommation locale que par une nouvelle logique industrielle et internationale.

Au cours des cinq premiers mois de l’année, les startups égyptiennes ont levé des financements estimés à 289 millions d’euros, sous forme de capital et de dette, selon des données de marché collectées. C’est plus du double du montant enregistré sur la même période en 2024. Cette dynamique s’est poursuivie au second semestre : selon une analyse publiée par TechCabal Insights mi-décembre, les investissements en capital-risque ont progressé de 31% entre le second semestre 2024 et celui de 2025, pour atteindre environ 524 millions de dollars, faisant des startups égyptiennes, les bénéficiaires d’un montant global 864 millions de dollars sur les 11 premiers mois de l’année.

Valeur en hausse mais nombre restreint

Derrière ces chiffres se cache cependant une réalité plus nuancée. Les investisseurs financent plus de projets qu’auparavant, mais engagent des montants plus importants dans un nombre restreint de transactions, au profit des entreprises jugées solides et surtout celles qui sont technologiques et capables de vendre à l’international. Le marché égyptien n’est plus perçu comme un simple débouché de consommation, mais comme une base de compétences en matière de production.

Deux opérations symbolisent ce basculement. En mai 2025, la société Nawy, spécialisée dans les services immobiliers numériques, a levé 75 millions de dollars (64 millions d’euros), l’un des plus importants tours de table jamais réalisés au pays. Quelques mois plus tard, en novembre, la startup InfiniLink, issue de la recherche en semi-conducteurs au Caire, a été rachetée par GlobalFoundries, un géant mondial de la fabrication de puces électroniques américain.

Ces transactions illustrent l’impact direct, mais presque inaperçu, de la dévaluation de la monnaie locale. Un ingénieur égyptien qualifié coûte aujourd’hui deux à trois fois moins cher qu’un profil équivalent en Europe, une fois les salaires convertis en euros. Pour les entreprises étrangères, cela signifie un accès à des compétences de haut niveau à des coûts très compétitifs, notamment dans des domaines complexes tels que les semi-conducteurs, les logiciels industriels ou les technologies liées à l’immobilier.

Position géostratégique

Dans ce contexte, l’Égypte possède des moyens de s’imposer comme un terrain d’externalisation stratégique de la « hard tech ». À mi-chemin entre l’Europe et le Golfe, disposant d’un vaste vivier d’ingénieurs formés et d’un écosystème technologique en pleine structuration, le pays attire des investisseurs et des partenaires industriels en quête de capacités de recherche, de développement et d’ingénierie à moindre coût.

Pourtant, l’évolution récente des transactions impliquant des startups technologiques s’accompagne d’un changement dans la provenance des capitaux. Les investisseurs du Golfe, notamment saoudiens et émiratis, prennent une place croissante, tandis que les acteurs occidentaux se montrent plus sélectifs. Les autorités égyptiennes tentent, de leur côté, d’assouplir certaines règles financières afin de faciliter les investissements étrangers.

Le principal risque demeure monétaire. Une nouvelle dévaluation pourrait fragiliser davantage le pouvoir d’achat local et accélérer l’émigration des talents. Mais pour les entreprises européennes, la situation actuelle ouvre une fenêtre stratégique : celle d’un pays devenu, par la force des choses, un pôle de production technologique compétitif, appelé à jouer un rôle croissant dans les chaînes de valeur industrielles internationales.