En Algérie, la montée en puissance de la surveillance urbaine s’appuie de plus en plus sur des infrastructures numériques et des technologies fournies par des acteurs étrangers. Caméras intelligentes, centres de données, outils de reconnaissance faciale ou vocale : cette évolution, qui s’inscrit dans les projets de modernisation urbaine du pays, place les partenaires chinois et russes au cœur d’un dispositif officiellement présenté comme un levier de sécurité et de gestion de la ville.

C’est ce que met en lumière le rapport « Smart City Surveillance in Algeria », publié en mars 2026 par l’Institute of Development Studies (IDS). L’étude montre que l’Algérie a progressivement intégré des outils de surveillance de l’espace public dans ses principales villes, mais aussi que cette trajectoire s’accompagne d’un recours croissant à des technologies étrangères, dans un cadre juridique considéré comme incomplet.

Des technologies étrangères au cœur du dispositif

Le rapport souligne le rôle de fournisseurs extérieurs dans la construction de l’architecture de surveillance algérienne. En 2024, Huawei a été retenu par le Haut-Commissariat à la numérisation pour créer le Centre national des services numériques, un data center destiné à héberger et centraliser les données nationales dans le pays. L’étude rappelle aussi que des travaux de recherche ont associé Huawei et l’entreprise russe Speech Technology Center à la fourniture de technologies comprenant notamment des systèmes de reconnaissance audio et faciale.

Pour les auteurs, cette place accordée aux groupes étrangers s’inscrit dans une dynamique plus large, observée dans plusieurs pays africains, où les projets de ville intelligente reposent sur des partenariats technologiques avec des entreprises spécialisées dans l’intelligence artificielle, les infrastructures de données ou les outils biométriques.

La montée en puissance progressive de la vidéosurveillance

Cette évolution technologique s’insère dans un mouvement plus ancien. Les premières caméras ont été installées à Alger en 2003, d’abord pour la régulation du trafic et la sécurité publique. Depuis, le réseau s’est fortement étendu. Le rapport évoque entre 3000 et 5000 caméras dans la capitale, environ 1600 à Oran, ainsi qu’une extension continue des réseaux dans d’autres wilayas comme Constantine, Béjaïa ou Blida. À Alger, un projet de gestion intelligente du trafic prévoit en outre l’ajout de 5592 caméras à un parc de 1837 unités déjà opérationnelles en avril 2024.

Lancé en 2017, le projet « Algiers Smart City» devait initialement intégrer des technologies numériques dans la gestion de la ville, notamment dans l’eau, le transport et l’énergie. Mais le rapport relève que, dans les faits, la dimension sécuritaire s’est imposée comme l’un des principaux moteurs de cette transformation. « Si la principale initiative de smart city est restée concentrée sur la capitale et présentée comme un projet de modernisation urbaine, le déploiement à grande échelle des caméras de surveillance a surtout été justifié par des impératifs de sécurité d’ordre public », souligne l’étude.

Le dispositif repose sur une organisation centralisée. Le système national de vidéosurveillance comprend un centre national placé sous l’autorité de la police, ainsi que des centres au niveau des wilayas, sous la responsabilité des gouverneurs. Les services de gendarmerie et de sécurité intérieure y ont accès, tandis que la mise en œuvre technique et la maintenance relèvent d’un établissement spécialisé dépendant du ministère de la Défense.

Une tendance qui s’observe ailleurs en Afrique

L’Algérie n’est pas un cas isolé. Le rapport montre que plusieurs pays africains investissent dans des systèmes similaires mêlant caméras intelligentes, reconnaissance faciale, analyse vidéo et centres de commandement centralisés. Au Sénégal, le projet « Safe City », déployé depuis 2019 dans le cadre du programme Smart Sénégal, s’appuie sur un réseau de caméras installé notamment à Dakar, Thiès, Touba et Saint-Louis. À Dakar, près de 500 caméras intelligentes étaient prévues, dont plus de 470 déjà installées, avec des logiciels d’analyse des images collectées.

Le Rwanda est également cité. À Kigali, la surveillance urbaine est intégrée à la stratégie nationale de « smart cities », avec un réseau de caméras et d’infrastructures numériques dédié à la surveillance de la circulation et de l’espace public. Dans certains projets récents, la capitale utilise des centaines, voire plus d’un millier de caméras connectées recourant à l’intelligence artificielle et à l’analyse vidéo pour traiter en temps réel de grands volumes de données à des fins de sécurité et de gestion urbaine.

Des gains sécuritaires mis en avant, un encadrement contesté

Les autorités algériennes présentent ces technologies comme des outils de lutte contre la criminalité, de fluidification du trafic et d’amélioration des interventions d’urgence. Le rapport cite par exemple des données officielles selon lesquelles le système intelligent de feux de circulation aurait permis de réduire les embouteillages de 20 % sur certains axes, tandis que la vidéosurveillance aurait contribué à une baisse de 15 % de la criminalité dans les zones concernées.

Mais l’étude insiste surtout sur les limites du cadre de gouvernance. En Algérie, la surveillance de l’espace public repose principalement sur des décrets exécutifs, avec peu de clarté sur la conservation des données, leur utilisation ou les voies de recours offertes aux citoyens. L’autorité nationale chargée de la protection des données personnelles existe bien, mais son champ d’action n’inclut pas les systèmes de surveillance opérés par l’État au nom de la sécurité nationale.

« Dans l’ensemble, le système n’apparaît pas nécessaire ni proportionné, tant l’absence de transparence, de règles claires et de contrôle indépendant crée un risque élevé d’atteintes disproportionnées à la vie privée », conclut le document.