Selon la presse italienne, Rome serait sur le point de lancer l’industrialisation du programme DDG/DDX, destiné à doter la Marina militare de deux destroyers lourds, en réalité des croiseurs. Une orientation comparable à celle retenue – pour l’instant – par l’Allemagne avec le programme F127, mais en rupture avec les choix des Français ou des Grecs qui privilégient désormais des frégates plus compactes. D’où vient cette divergence doctrinale ? L’un de ces modèles est-il mieux adapté à la défense des intérêts européens ?

En décembre 2025, le ministère italien de la Défense a annoncé le lancement prochain du programme DDX et son intention de confier la construction de deux destroyers lourds à Orizzonte Sistemi Navali (OSN, la joint-venture de Fincantieri et Leonardo). Une procédure négociée est donc en cours, et devrait normalement déboucher sur une contractualisation prévue le 18 février 2026. Le montant du contrat devrait être d’environ 2.7 milliards d’euros (hors TVA et hors inflation) pour la construction de ces deux navires polyvalents officiellement destinés à remplacer les destroyers lance-missiles Luigi Durand de la Penne et Francesco Mimbelli, mis en service en 1993. Le premier a été désarmé en octobre 2024 et le second devrait suivre assez rapidement. 

Sur le plan technique, il est déjà prévu que les deux DDX (parfois désignés DDX/DDG) soient dérivés des frégates du type FREMM EVO, actuellement en cours de construction. Ils reprendront probablement une grande partie du système de combat, y compris la suite de détection anti-aérienne et anti-sous-marine. Mais là où les FREMM EVO sont des navires d’environ 6500 tonnes, les futurs destroyers italiens devraient probablement déplacer entre 13.000 et 15.000 tonnes.

 

L’un des premiers concept de DDX, dévoilé en 2020. On y voit huit lanceurs octuples Sylver, seize missiles anti-navires, un canon de 127 mm et trois canons de 76 mm.

 

Les caractéristiques techniques précises de cette nouvelle classe – que certains qualifient déjà de croiseurs vu le tonnage – sont pour l’instant inconnues. Au fil des années, la presse italienne a pu évoquer l’intégration de 8 à 12 lanceurs octuples Sylver A50 et A70, ainsi que 8 à 16 missiles antinavires. Les dernières estimations de nos confrères italiens évoquent ainsi 80 VLS pour missiles antiaériens et missiles de croisière, ainsi que 8 (ou 16) missiles antinavires dans des lanceurs horizontaux. Les VLS doivent pouvoir prendre en compte des missiles antiaériens de la famille Aster ainsi que des missiles de croisière MdCN, tandis que l’armement antinavire sera constitué de Teseo Mk2/E, en attendant l’arrivée des futurs missiles antinavires développés en coopération par la France, le Royaume-Uni et l’Italie.

La densité en VLS pourrait notamment dépendre du choix de l’artillerie principale, selon que la Marina Militare s’oriente exclusivement vers des canons de 76 mm ou opte pour un mix de canons de 76 mm et de 127 mm, ce dernier venant sans doute limiter le nombre de lanceurs octuples pouvant être intégrés à l’avant du navire.

France-Italie : les routes se séparent

Quels que soient les détails précis de la configuration adoptée pour le programme DDX, on note qu’il s’agit là de navires deux fois plus gros que les FREMM EVO en cours de construction, pour une capacité d’emport en missiles trois à quatre fois plus étoffée. Ces navires seront également bien plus lourds et puissants que les deux destroyers antiaériens du type Orizonte (programme franco-italien Horizon) actuellement en service en Italie, que les DDX viendront théoriquement compléter, en tant que remplaçants des Durand de la Penne.

 

Le programme Horizon/Orizzonte a permis la conception des classes Forbin et Andrea Doria, utilisées respectivement par la France et l’Italie. Avec les FREMM, déjà, les communalités entre navires français et italiens commençaient à largement s’estomper.

 

Alors que la France et l’Italie ont développé conjointement une grande partie de leur flotte de surface actuelle, en l’occurrence les Horizon puis les FREMM, le fait que Rome décide de compléter ces bâtiments « par le haut » avec deux destroyers aux allures de croiseurs vient dénoter avec le choix français de s’orienter, à l’inverse, vers les frégates FDI de Naval Group, beaucoup plus compactes que les FREMM (4500 tonnes contre 6300 tonnes).

Certes, on pourrait arguer que la marine italienne dispose également de bâtiments comparables aux FDI avec les PPA de la classe Thaon di Revell (environ 5000 tonnes), mais ce serait oublier que les FDI disposent de capacités de premier rang (notamment pour la lutte anti-missiles balistiques) que l’on ne retrouve pas sur les PPA, mais qui seront par contre au cœur des DDX. On pourrait aussi ajouter que rien n’empêche la France de compléter ou remplacer ses propres Horizon par des navires nettement plus lourds, dans un avenir relativement proche (la Marine nationale prévoit le remplacement des Forbin et- Chavalier Paul à partir de 2038).

 

Présentés initiallement comme des patrouilleurs hauturiers, les PPA/PHP sont en réalités de véritables frégates polyvalentes. Sur de nombreux points, notamment la lutte ASM et la lutte ABM, ces navires restent cependant en retrait par rapport aux FDI françaises, pourtant plus compactes.

 

Mais cette approche semble déjà rejetée par Paris. En novembre dernier, auditionné par la Commission des affaires étrangère, de la défense et des forces armées du Sénat, le chef d’état-major de la marine, l’amiral Vaujour, a en effet plaidé pour la commande de FDI supplémentaires afin de porter le format de la flotte de surface française à 18 unités. Quant aux futurs navires de défense aérienne destinés à remplacer les Horizon, le CEMM a bien évoqué des navires plus lourds que les FDI, mais qui resteraient dans la classe des 7000-7500 tonnes de déplacement, d’après lui. De ses propres mots, les stratégies de moyens italienne et française prennent aujourd’hui des routes très éloignées : « Irons-nous vers les croiseurs ? Nous divergeons de la marine italienne sur la stratégie de construction. Nous avions coopéré sur un programme commun, celui de la frégate Horizon. Sur le programme FREMM, nous avons un peu divergé sur les radars. Leur ambition est désormais de construire beaucoup plus gros, un croiseur de bataille de 10.000 tonnes, puis de 14.000 tonnes, quand nous optons pour une unité plus compacte, la FDI de 4500 tonnes », a dit le chef de la flotte française. 

Dès lors, comment expliquer que ces deux marines, dont les besoins convergeaient tant lors de la conception de la précédente génération de navires de combat, prennent aujourd’hui des directions radicalement différentes en matière de tonnage pour leurs unités de premier rang ?

Quelles ambitions en Europe ?

La question est d’autant plus intéressante qu’elle ne s’applique pas qu’au seul cas franco-italien. En Europe, la plupart des navires de premier rang en cours de construction ou de conception (F110 espagnole, ASWF belgo-néerlandaises…) conservent des dimensions assez classiques pour des bâtiments de ce type, avec un déplacement autour de 6500-7000 tonnes, allant jusqu’à 8000 tonnes pour la T26 britannique, ce qui est très lourd pour une unité à vocation prioritairement anti-sous-marine. Néanmoins, les phénomènes observés en Italie et en France se retrouvent également dans d’autres pays européens.

A l’instar de l’Italie, l’Allemagne s’oriente aujourd’hui vers des bâtiments de premier rang de grandes dimensions. Les nouvelles frégates F126, dont l’armement reste un cran en dessous de celui des FREMM franco-italiennes, devraient déplacer presque 11.000 tonnes. Les F127 de défense aérienne, pour peu qu’elles voient le jour, pourraient, elles, atteindre ou dépasser les 13.000 tonnes, ce qui leur permettrait d’embarquer pas moins de 96 cellules de lancement vertical.

 

Avec les F127, la marine allemande espère disposer de navires lourds embarquant une centaine de missiles. L’avenir du programme reste cependant incertain à l’heure actuelle.

 

A l’inverse, la compacité de la FDI française a déjà convaincu la marine grecque, et Naval Group espère encore séduire la Suède, le Danemark ou le Portugal avec son navire de premier rang de moins de 5000 tonnes à pleine charge. Sur ces mêmes marchés, la FDI est en concurrence avec d’autres designs de frégates relativement compactes, notamment la Type 31 britannique (5700 tonnes) au Danemark et en Suède, ce dernier design s’étant déjà imposée en Pologne.

Les équations économiques derrière le tonnage des navires

A première vue, il apparaît que des navires plus compacts, et donc moins chers, sont plus faciles à exporter, expliquant leur présence dans tant de compétitions internationales, mais aussi des choix de conception prenant en compte, dès l’origine, la future compétitivité commerciale des navires. Au Sénat, l’amiral Vaujour déclarait ainsi : « je ne suis pas un partisan des gros croiseurs. Je préfère l’agilité. Si l’on regarde l’équation économique : très peu de marines pourront se payer de tels navires, quand la frégate de 5000 tonnes paraît beaucoup plus accessible. D’ailleurs, la FDI intéresse beaucoup. Bien qu’elle n’ait pas remporté le contrat norvégien : elle correspond aux besoins. » De quoi justifier le développement de navires comme la FDI ou la T31, dont les dimensions maîtrisées permettent à la fois de répondre aux besoins opérationnels nationaux et aux contraintes budgétaires, notamment à l’exportation.

 

La frégate grecque Kimon (FDI).  Ce navire a été conçu pour pouvoir séduire le marché de l’exportation sans transiger sur les capacités opérationnelles réclamées par la Marine nationale.

 

Mais l’équation économique, justement, n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît. Certes, les deux DDX prévus pour la marine italienne devraient coûter environ 3 milliards d’euros, contre 1.5 milliard d’euros pour l’acquisition de deux FREMM EVO. Soit le double du prix pour des navires deux fois plus lourds.

Cependant, il faut aussi prendre en compte le fait qu’un navire deux fois plus lourd (DDX vs FREMM EVO) pourra emporter trois, quatre ou même cinq fois plus d’armes qu’une frégate standard. Concrètement, les DDX pourraient emporter 80 VLS (potentiellement 96), là ou une FREMM italienne embarque généralement 16 ou 32 VLS. Si la puissance de feu instantanée sur un théâtre d’opération est un élément jugé essentiel par l’amirauté, alors un navire lourd de type croiseur prend tout son sens.

Concentration vs ubiquité : comment utiliser au mieux sa flotte de surface ?

Pour les marines, tout dépend donc des effets tactiques recherchés, et notamment du choix qui doit être fait entre la concentration et la dispersion des moyens, et notamment de la capacité de feu. Pour reprendre la comparaison entre la France et l’Italie, il faut garder en tête que – schématiquement – un unique DDX italien fera le poids de trois FDI françaises, et qu’il coûtera le prix de deux de ces frégates.

Pour un déplacement de 14.000 ou 15.000 tonnes, la marine italienne disposera ainsi d’une centaine de missiles (80 à 96 VLS + 8 à 16 missiles antinavires) installés sur un unique DDX. Pour la même masse, la Marine nationale pourra disposer de trois FDI embarquant, au cumul, 96 VLS et 24 missiles antinavires, pour peu que les navires soient pleinement équipés. Et si l’on parle à budget constant, celui d’un unique DDX, la France pourra toujours s’offrir deux FDI complètes capables d’embarquer 64 VLS et 16 missiles antinavires.

 

Pour des raisons budgétaires, les premières FDI françaises ont été commandées avec seulement deux lanceurs octuples Sylver A50. La dotation en VLS devrait cependant être portée ultérieurement à 32 cellules pour toutes les FDI. Mais au-delà du nombre de VLS se pose la question de leur remplissage, et du stock de missiles disponibles pour l’ensemble de la flotte.

 

Ainsi, à budget équivalent, un gros destroyer a l’avantage de pouvoir offrir une bien plus grande capacité de feu, aussi bien offensive que défensive. Mais cette capacité de feu est concentrée sur un point unique, là où des frégates plus petites disposent au final d’une puissance de feu moindre, mais dispersée sur plusieurs navires. Cette dispersion permet alors d’intervenir simultanément sur un plus grand nombre de théâtres d’opération.

Sur le plan de la résilience, il faut également considérer que des navires de premier rang plus compacts offrent une certaine redondance lorsque la flotte doit subir des chantiers de maintenance ou de modernisation  – ou si, l’histoire l’a montré, un ou plusieurs navires devai(en)t être coulé(s) ou mis hors de combat suite aux coups adverses ou à un accident. Pour des marines aux ambitions globales, mais aux budgets contraints, comme c’est le cas de la Marine nationale et de la Royal Navy, cette dernière approche apparaît aujourd’hui comme la plus pertinente, et celle défendue logiquement par les états-majors.

 

Le HMS Sheffield lors de la guerre des Malouines. Ce conflit a rappelé qu’un navire frappé par un missile adverse, qu’il coule ou non, se retrouve bien souvent hors de combat. Si un croiseur de combat peut embarquer un plus grand nombre de systèmes défensifs, sa puissance de feu offensif en fait également une cible de choix pour n’importe quel adversaire.

 

A l’inverse, des forces navales aux ambitions plus régionales, comme c’est le cas de l’Italie, pourraient tirer profit de bâtiments plus gros et plus lourdement armés, d’autant plus si ces derniers s’inscrivent au sein de flottes de surface déjà bien dotées en frégates conventionnelles. Déployé en Adriatique, en Méditerranée orientale ou dans la mer Rouge, un bâtiment de la gamme du DDX pourrait ainsi offrir une importante capacité de protection (et de dissuasion conventionnelle) dans la durée, grâce à la fois à son autonomie en carburant et à sa lourde dotation en armement. Un usage qui le rapproche effectivement de celui d’un croiseur, plutôt que d’un destroyer (ou contre-torpilleur, dans la nomenclature italienne). 

Là où les frégates misent sur leur agilité et leur mobilité, les croiseurs tablent plutôt sur leur puissance brute et leur capacité à encaisser le choc de l’adversaire, y compris sur un temps assez long. La marine italienne disposant déjà d’une flotte conséquente de frégates et de destroyers (2 Orizzonte, 10 FREMM et bientôt 7 PPA…), il sera donc intéressant de voir comment elle compte employer la puissance de feu de ses futurs DDX.

Ces derniers seront-ils surtout employés au sein de groupes aéronavales et amphibies, à la manière de destroyers survitaminés ? Ou bien se verront-ils conférer des rôles de « capital ship », avec éventuellement des fonctions de navire amiral, notamment pour le contrôle de zones aéromaritimes, voire pour la réalisation de navigations autonomes à très longue distance ?

La problématique des ressources humaines

On le voit, les considérations tactiques et économiques semblent conduire les marines aux ambitions globales à souvent se diriger vers des navires de premier rang offrant un bon équilibre entre puissance de feu et nombre de plateformes disponibles, amenant à des design de frégates et de destroyers compris généralement entre 5000 et 7000 tonnes (un peu moins pour les FDI, un peu plus pour les T26) selon les usages.

Mais au-delà des considérations tactiques, et en continuant à analyser les équations économiques, les gros navires de surface semblent tout de même présenter un avantage indéniable : à puissance de feu équivalente, ou même à prix équivalent, ils requièrent moins de ressources humaines que des frégates conventionnelles.

 

L’un des tous premiers concepts de DDX/DDG dévoilé par la Marina Militare. Bien que deux fois plus lourd qu’une FREMM, les DDX devraient se contenter d’une augmentation d’équipage de l’ordre de 50 % par rapport aux frégates actuelles.

 

Lorsque le concept du DDX a commencé à être dévoilé en 2020, la marine italienne évoquait un équipage d’environ 300 personnes pour armer ses nouveaux destroyers lourds (10.000 tonnes évoqués à l’époque, plus de 14.000 tonnes aujourd’hui). Par comparaison, en situation opérationnelle, une FREMM italienne embarque environ 200 personnes, équipage, spécialistes de mission et détachement aérien compris. Ainsi, les deux DDX coûteraient le prix de quatre FREMM, embarqueraient l’armement de cinq ou six FREMM, mais ne monopoliseraient que l’équivalent de trois équipages de FREMM. Un calcul qui s’explique d’autant plus facilement qu’il est probable que le détachement aérien (deux hélicoptères), la suite de lutte anti-sous-marine ou encore les radars des DDX soient identiques – ou en tous cas très similaires – à ceux des FREMM EVO.

Interrogé à ce sujet par Mer et Marine à l’occasion de la Conférence naval de Paris 2026, le nouveau chef d’état-major de la marine italienne, l’amiral Bergotto, nous a ainsi confirmé l’importance de la question des ressources humaines dans la conception des nouveaux navires italiens :

La marine italienne, comme beaucoup de marines européennes, souffre d’un manque de ressources humaines. Nous essayons naturellement de réduire et d’optimiser la taille des équipages des futurs destroyers de la Marina Militare, en misant sur l’automatisation ou les effets d’échelle. Les enjeux de ressources humaines rejoignent aussi ceux de la modularité des navires: nous devons être en mesure de pouvoir embarquer des compléments à l’équipage en fonction des missions secondaires, des modules de mission, des théâtres d’opération. Mais bien sûr, il y a des limites à la réduction des équipages, notamment afin de disposer d’une masse critique suffisante pour pouvoir gérer des avaries au combat notamment.

Dès lors, on le comprend, pour une force navale qui souhaite disposer d’une puissance de feu importante mais qui a de fortes contraintes en matière de ressources humaines, une plateforme lourde peut apparaître comme une solution de compromis intéressante, voire nécessaire. En tout état de cause, c’est peut-être une des raisons qui rend le DDX si attrayant pour la marine italienne, qui ne cache pas ses problématiques de recrutement.

 

La FREMM EVO devrait servir de base de travail pour la conception du système de combat des DDX/DDG. L’uniformisation des systèmes d’arme, des systèmes de combat et des systèmes de conduite des navires permet de simplifier l’équation RH pour les marines.

 

Ainsi, en mars 2025, l’amiral Credendino, alors chef de la marine italienne, déclarait que « les marines française et britannique, qui ont un nombre de navires similaire au nôtre, comptent 10.000 personnes de plus dans leurs rangs. Nous en sommes restés à 30.000 marins, ce qui a un impact sur la résilience des équipages qui restent en mer pendant des mois et sur la vie de leurs familles, même si tous reviennent enthousiastes de leurs missions. Je pense qu’il serait opportun d’augmenter les effectifs à 39.000 personnes… ».

La marine allemande, qui devrait connaître une croissance substantielle dans les prochaines années, connaît également des problématiques RH similaires, ce qui pourrait contribuer à expliquer sa préférence pour des unités de surface lourdes mais fortement automatisées. Cette tendance peut aussi s’observer dans d’autres marines ayant de fortes pressions RH, comme en Corée du Sud et au Japon, même si le contexte opérationnel y est suffisamment différent pour que s’arrête ici cette comparaison.

A l’inverse, même si la Marine nationale doit également composer avec ses propres problématiques de recrutement, elle s’avère aujourd’hui en mesure d’armer pleinement ses navires de combat, et même de doubler les équipages d’un certain nombre d’entre eux. Dès lors, pour la France, les ressources humaines ne sont pas forcément un goulet d’étranglement, ni la principale contrainte économique.

 

La Marine nationale dispose de suffisamment de ressources humaines pour fournir un double équipage à certaines de ses principales unités combattantes. Ainsi, pour la France, le goulet d’étranglement ne se situe pas au niveau des ressources humaines, mais bien au niveau du nombre de coques disponibles pour sa flotte de surface.

 

Adapter les designs aux besoins opérationnels

Pour le moment, nous nous sommes employés à comparer deux stratégies d’équipement en nous focalisant sur la puissance de feu offerte par chaque approche, et sur les contraintes économiques qui y sont liées. Ainsi, en réduisant la taille de ses frégates sans transiger sur la capacité d’emport en armement, la France entend disposer – à coût équivalent – d’une flotte plus flexible, basée sur un plus grand nombre de coques capables d’opérer simultanément sur plusieurs théâtres d’opération. A l’inverse, en consacrant une partie de leurs ressources à la construction de grandes unités de premier rang, les marines italienne ou allemande vont sacrifier un peu de leur flexibilité pour obtenir une plus grande puissance de feu ponctuelle, tout en préservant leurs ressources humaines.

Néanmoins, la question de la puissance de feu et de sa répartition ne doit pas être le seul critère qui entre en jeu dans la conception d’une plateforme de combat. En effet, les frégates et destroyers modernes sont par définition des unités polyvalentes. Si le nombre de missiles et la variété des capteurs embarqués donne une bonne mesure des capacités de lutte antiaérienne, antinavire et anti-sous-marine, ou même de frappe en profondeur vers la terre, les bâtiments de premiers rangs doivent aussi pouvoir déployer des commandos, évacuer des ressortissants, intervenir lors de catastrophes humanitaires ou bien encore récolter du renseignement électromagnétique. Ces différentes missions vont également venir impacter les choix de conception et, in fine, la taille des plateformes.

 

Les frégates de la classe Niedersachsen (F126) disposent d’un armement fixe relativement léger pour des navires de près de 11.000 tonnes. Toutefois, leur important volume leur offre une grande autonomie de mission, et leur permet d’embarquer différents modules adaptés aux opérations de longue endurance.

 

Schématiquement, un navire plus gros dispose souvent de plus de volume interne pour de l’équipement de mission. Il peut embarquer plus d’hélicoptères, ou bien des hélicoptères plus lourds, et dispose généralement d’une drome mieux fournie, avec des embarcations annexes plus nombreuses ou mieux dimensionnées. De fait, un bâtiment de combat lourd peut embarquer plus d’équipements pour les forces spéciales, prendre en charge plus de blessés ou de réfugiés lors d’une crise humanitaire, évacuer plus de ressortissants…

A l’inverse, à budget équivalent, une flotte constituée d’un nombre plus élevé de navires plus petits pourra opérer plus longuement sur un théâtre d’opération, ou bien déposer des commandos selon plusieurs axes d’approche, et maintenir une écoute électronique sur plusieurs points en simultané. Ainsi, encore une fois, il n’y a pas forcément de doctrine d’emploi qui soit fondamentalement meilleure que l’autre. Le principal est que le dimensionnement des navires et de la flotte elle-même réponde aux besoins mais aussi aux contraintes spécifiques de la marine cliente.

Faire évoluer l’armement des flottes de surface

Cet adage est également valable lorsque l’on évoque le potentiel d’évolution à long terme des flottes de surface. Pour la marine italienne, le développement des DDX répond ainsi à un besoin affiché de disposer d’une plateforme de combat lourde conçue pour être évolutive, et donc pour pouvoir embarquer de futurs systèmes d’armes de hautes performances. Sur une plateforme de la taille du DDX, il serait ainsi possible d’intégrer des armements laser défensifs sans compromettre la dotation du navire.

Du côté des armements lourds, outre les missiles antiaériens Aster, les missiles de croisière MdCN et les missiles antinavires Teseo Mk2/E, les autorités italiennes ont évoqué la possibilité d’utiliser le DDX pour embarquer le missile Aquila de MBDA, destiné à abattre des missiles hypersoniques. Pour l’heure, toutefois, le projet Aquila n’en est qu’à une phase de recherche, sans aucune commande ni programme de développement concret. Sa seule évocation, toutefois, laisse penser que Rome pourrait être prête à utiliser ses futurs DDX comme vecteur d’intégration privilégié pour de nouvelles capacités de missiles défensifs ou offensifs.

 

Vue d’artiste de l’Aquila, projet de recherche de missile anti-missiles hypersoniques mené par MBDA. L’Italie semble vouloir soutenir se projet, au point de citer cet armement comme l’une des futures capacités des DDX.

 

Il faut dire que, quelle que soit la configuration d’armement finale des DDX (qu’il s’agisse de 8, 10 ou 12 lanceurs octuples Sylver A50 et A70), ces derniers disposeront de suffisamment de marges de manœuvre pour octroyer une partie de leurs VLS à de nouvelles capacités d’armement, voire pour intégrer ultérieurement de nouveaux types de VLS, pour peu que des mesures conservatoires aient été prises en ce sens à la conception.

Pour l’amiral Bergotto, qui répondait aux questions de Mer et Marine, l’évolutivité des nouveaux navires italiens est au coeur des problématiques de conception des nouveaux bâtiments italiens:

Nous devons impérativement concevoir des navires réellement polyvalent, et disposant d’un gros potentiel d’évolution. Aujourd’hui, entre la conception d’un navire et sa mise en service, il peut se passer une dizaine d’année. Mais aussi bien conçu soit-il, un nouveau navire peut-être obsolète le lendemain de sa mise en service si jamais une nouvelle menace disruptive est apparue entre-temps. [… ] Pour nous, les plateformes de surface doivent conserver leur coeur de mission principales – anti-sous-marine, antiaérienne… – tout en disposant du potentiel pour réaliser tout un panel de missions secondaires, dont certaines ne peuvent même pas être imaginées aujourd’hui. Cela impose évidemment d’avoir des espaces et des volumes suffisants, mais aussi d’avoir un système de combat moderne capable d’intégrer rapidement de nouvelles fonctionnalités. Et, surtout, nous devons donner plus de place à la modularité, afin d’intégrer plus rapidement de nouveaux modules de missions, des drones, de nouveaux systèmes défensifs, ce genre de choses.

A l’inverse, sur une frégate légère qui n’embarque que 32 missiles à lancement vertical, il devient difficile d’implanter une nouvelle catégorie d’armes sans impacter les fonctionnalités défensives (Aster) et offensives (MdCN) essentielles. Certes, les FDI ont été conçues par Naval Group pour être modulable, leur conception prenant en compte la possibilité de les rallonger de 9 m avec un module central capable d’embarquer des systèmes de drones, des modules de mission ou des lanceurs de missiles supplémentaires. Toutefois, cet allongement de la frégate doit être pris en compte à la commande du navire, et ne peut pas être intégré au cours de sa vie opérationnelle.

 

Dérivées des frégates françaises La Fayette, la classe Formidable singapourienne dispose d’un armement étendu. Outre 32 missiles Aster sur la plage avant, ces bâtiments disposent d’une « fosse missile » étendue entre le radar principal et le mat ECM, capable d’embarquer jusqu’à 24 missiles Harpoon, contre 8 missiles antinavires pour la plupart des navires de ce type. Une FDI agrandie pourrait voir sa puissance de feu augmentée de la même manière.

 

Ainsi, pour les frégates conventionnelles comme pour les frégates de taille intermédiaire, l’évolution du système d’armes sur le long terme pourrait passer par des capacités déportées, en s’appuyant notamment sur des drones d’escorte ou d’accompagnement. Dans plusieurs pays d’Europe, des études ont déjà débuté en ce sens.

Ainsi, en France, le projet DANAE vise équiper les frégates FREMM et FDI d’un drone de surface armé, capable d’embarquer dans l’un des bossoirs prévus pour une embarcation commando ECUME de 9 mètres. Déployé lors d’un mouillage ou pendant une navigation en pleine mer, ce drone pourra être utilisé pour contrer diverses menaces (drones, hélicoptères, navires de surface légers, batteries côtières…) à distance de la frégate.

 

Le Seaquest-S de Sirehna/Naval Group est l’un des candidats du programme DANAE, qui doit permettre à la Marine nationale d’embarquer un drone de surface armé à bord de ses frégates de premier rang. Un tel engin pourrait intégrer des senseurs avancés, des armements guidés ou même des mini-torpilles, afin d’étendre la sphère d’action des FREMM et FDI.

 

Aux Pays-Bas, une approche encore différente est à l’étude, celle d’un mini-Arsenal Ship. A travers le programme Multifunctional Support Ship (MSS), la marine néerlandaise prévoit en effet de se doter de deux navires légers porte-missiles. Basés sur des navires de soutien offshore FSC 5900 de Damen, les MSS feront un peu plus de 50 mètres de long, et disposeront d’une capacité d’emport de 250 tonnes sur le pont arrière. Ils embarqueront 24 missiles antiaériens indo-israéliens Barak-ER à bord de quatre lanceurs escamotables conteneurisés, mais aucun radar ni système de combat antiaérien.

La mise en œuvre des missiles dépendra donc du système de combat des frégates que les MSS accompagneront. Si les MSS disposeront initialement d’un équipage réduit, l’objectif est à terme d’entièrement automatiser leur fonctionnement, afin qu’ils puissent agir comme des drones d’escorte armés et de reconnaissance électronique au profit des navires de surface, sans avoir besoin d’ajouter à ces derniers de nouveaux capteurs ou de de nouveaux lanceurs de missiles.

 

Basé sur un navire logistique léger mais endurant, le Multifunctional Support Ship envisagé par la marine néerlandaise doit servir à étendre la capacité d’emport en missiles de la flotte de surface sans avoir à ajouter de lanceurs à bord des navires de premier rang. Il doit également pouvoir servir à la reconnaissance avancée, toujours au profit des frégates.

 

Pour la marine néerlandaise, le concept du MSS doit non seulement permettre d’étendre les capacités d’action des frégates actuelles et futures, mais aussi permettre de disposer rapidement de nouvelles capacités opérationnelles qui seraient trop longues à intégrer au sein d’un navire de premier rang. Cela nous a été confirmé par le commandant de la marine royale néerlandaise, le vice-armiral Liebregs, interrogé par Mer et Marine le 3 février, en marge de la Conférence navale de Paris :

Nous devons nous préparer à un conflit dans les prochaines années. Et pour ça, nous ne pouvons pas tout miser sur de nouvelles classes de navires de premier rang qui ne seront peut-être pas là à temps. Il est donc essentiel d’obtenir rapidement de nouveaux systèmes nous apportant de la masse, de nouvelles plateformes de tir simples et rapides à livrer. C’est ce que nous visons avec les MSS, qui seront des bâtiments simples, équipés des capteurs et des armements qui seront disponibles lors de leur entrée en service, mais qui pourront évoluer constamment, et rapidement, pour intégrer de nouvelles capacités. En fait, ils pourront même nous permettre de tester en conditions réelles certains systèmes qui pourront être généraliser sur les futurs navires de combat.

 

Défendre les intérêts européens 

À l’échelle européenne, le débat entre frégates compactes et destroyers lourds ne saurait donc être tranché de manière binaire. Il reflète avant tout des besoins opérationnels différents, liés à la nature des ambitions stratégiques poursuivies par chaque marine et chaque pays. Les forces navales à vocation globale privilégient généralement la dispersion des moyens, la permanence à la mer et la capacité à couvrir simultanément plusieurs théâtres, là où des marines aux priorités plus régionales peuvent assumer une concentration accrue de la puissance de feu sur un nombre limité de plateformes, capables d’imposer localement un rapport de force favorable sur la durée d’un affrontement.

Ces choix sont également conditionnés par des contraintes structurelles propres à chaque nation. Les considérations de politique industrielle et d’exportation pèsent lourdement sur le dimensionnement des navires, les frégates plus compactes offrant un meilleur potentiel commercial et une plus grande attractivité pour des marines aux budgets contraints. L’Italie, qui dispose déjà de deux lignes de production actives pour des frégates exportables (FREMM et PPA/PHP), et qui s’autorise même à revendre d’occasion certaines de ses propres frégates, peut dès lors se permettre d’allouer une partie de ses moyens de production à la construction de navires moins évidents à commercialiser.

 

Vue d’artiste de la FREMM EVO. De manière générale, à niveau technologique équivalent, qui plus est chez le même constructeur, un navire plus léger sera moins cher à l’achat et à l’usage, ce qui tendrait à privilégier les navires compacts sur le marché international

 

À l’inverse, les problématiques de ressources humaines, de plus en plus prégnantes en Europe, peuvent favoriser des unités plus grandes, fortement automatisées, permettant de maximiser la puissance militaire déployée à effectifs constants. En ce sens, le tonnage d’un navire n’est pas seulement un choix militaire, mais aussi un arbitrage économique, industriel et politique.

Pour autant, cette diversité de formats des navires de premier rang n’est pas nécessairement un facteur de fragmentation à l’échelle européenne. Elle peut au contraire constituer un atout, en offrant un éventail de réponses opérationnelles plus large face à des menaces de plus en plus variées et évolutive. Frégates plus ou moins légères, destroyers aux allures de croiseurs de combat, navires d’accompagnement porte-missiles ou systèmes déportés sans équipage peuvent ainsi s’inscrire dans une logique de complémentarité, notamment au sein de groupes navals multinationaux ou lors d’opérations conjointes. Cette diversité de plateformes permet également de maximiser les chances de l’industrie navale européenne en général sur le marché de l’exportation.

 

Les frégates du Type 45 britanniques intègrent le même système d’arme principal que les frégates franco-italiennes Horizon: des missiles Aster 15 et Aster 30. Dans les années à venir, grâce au programme, les navires des trois nations pourront aussi compter sur une famille commune de missiles de croisière et de missiles antinavires.

 

Surtout, malgré des choix parfois divergents en matière de plateformes, la continuité des coopérations européennes dans le domaine des armements demeure un point structurant, peut-être même plus critique qu’une éventuelle convergence dans le design des navires. Qu’il s’agisse des missiles antiaériens Aster, des missiles de croisière MdCN, des futurs intercepteurs de missiles hypersoniques comme Aquila, ou encore des missiles Stratus du programme FMAN/FMC, la filière munitionnaire européenne constitue aujourd’hui un socle pour les marines française, italienne et britannique. Un socle qui garantit non seulement une forte interopérabilité entre ces grandes marines européennes, mais qui permet aussi de renforcer les chaînes de production de munitions, et donc la souveraineté européenne dans ce domaine.

À défaut d’une standardisation des coques, c’est peut-être bien dans cette convergence capacitaire et technologique que se joue, en grande partie, la défense des intérêts maritimes européens. Car force est de constater que même si la France, l’Italie et le Royaume-Uni divergent de plus en plus sur le design de leurs navires de premier rang, leur coopération en matière de missiles ne s’est jamais aussi bien portée qu’aujourd’hui.

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