Le grand chantier numérique censé renforcer la connectivité entre l’Afrique, le Golfe et l’Asie bute actuellement au Moyen-Orient. Selon Bloomberg, l’entreprise Meta a mis en pause le déploiement de la branche 2Africa Pearls, composante du projet sous-marin 2Africa, dans le golfe Persique. Cette interruption intervient dans un contexte d’escalade militaire entre l’Iran, Israël et les Etats-Unis qui reconfigure brutalement routes maritimes, assurances et calendriers industriels dans la région.

Annoncée pour 2026, l’extension 2Africa Pearls doit prolonger le mégacâble 2Africa vers Oman, les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, le Koweït, l’Irak, le Pakistan, l’Inde et l’Arabie saoudite, portant l’ensemble à plus de 45 000 kilomètres. Le consortium affirmait alors vouloir connecter, à terme, près de 3 milliards de personnes sur trois continents. Alcatel Submarine Networks (ASN) a été choisi pour déployer cette extension, présentée comme stratégique pour la circulation des données entre l’Afrique, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud.

Le cœur du système 2Africa a bien franchi une étape majeure en novembre 2025. Vodafone, membre du consortium, avait annoncé l’achèvement de la partie principale du câble et rappelé que l’infrastructure devait soutenir une montée en puissance décisive de la bande passante internationale du continent africain. Mais l’extension du segment 2Africa Pearls, notamment via le détroit d’Ormuz, n’était pas encore totalement sécurisée au moment où les tensions ont éclaté dans le Golfe.

Un environnement devenu hostile

La guerre a transformé l’environnement opérationnel. Des centaines de navires sont bloqués aux abords du détroit d’Ormuz depuis l’annonce, le 2 mars dernier, de sa fermeture par les Gardiens de la révolution iraniens. Dans ce climat, les acteurs industriels font face à une double contrainte : le risque physique pesant sur les navires et les équipements et l’explosion des coûts logistiques, d’assurance et de sûreté. Pour un chantier sous-marin qui dépend de navires spécialisés, de fenêtres météo précises et d’autorisations coordonnées entre plusieurs États, la moindre dégradation sécuritaire devient un facteur de paralysie.

La suspension du segment 2Africa Pearls dépasse donc le simple retard technique. Elle révèle la vulnérabilité croissante des infrastructures numériques mondiales face aux conflits armés. En février 2024 et septembre 2025, la rupture de plusieurs câbles sous-marins de fibre optique dans la mer Rouge, autre point stratégique de passage de systèmes de télécommunications sous-marins menacé par les Houthis, avait contraint au détournement de certains projets télécoms.

Les câbles sous-marins transportent l’essentiel du trafic Internet international, mais leur déploiement repose sur des corridors maritimes devenus hautement exposés. Ce coup d’arrêt dans le golfe Persique souligne aussi une réalité cruciale pour l’Afrique. Sa souveraineté numérique reste étroitement liée à des routes extérieures sur lesquelles elle n’exerce qu’un contrôle limité.

Pour les économies africaines, l’enjeu est majeur. Les promoteurs de 2Africa faisaient valoir que cette infrastructure devait élargir l’accès à la capacité internationale, soutenir les centres de données, le cloud, les services numériques et l’innovation locale. Si la section 2Africa Pearls reste gelée, c’est toute l’ambition du corridor numérique Afrique-Golfe-Asie qui risque d’être repoussée, au moment même où la compétition mondiale pour les données, l’IA et les infrastructures télécoms s’intensifie.