1 Bernadette Kadiobra-Kassi explique préférer «le vocable de féministes alabelisées ou anétiquettées (…)
1Née en 1968 dans l’île de Niodor, au Sénégal, mais résidente en France depuis 1994, Fatou Diome est l’auteure d’environ une douzaine d’ouvrages – romans, nouvelles, essais – qui explorent, à travers son regard de femme et immigrée, les thématiques de la colonisation, de l’exil et de l’identité. Son activité littéraire s’inscrit ainsi au cœur des littératures postcoloniales francophones contemporaines et, selon les critiques, appartient également aux écritures féministes “alabelisées” ou “anétiquettées”1 qui se sont diffusées dans l’Afrique subsaharienne à partir de la fin du XXème siècle. Le Ventre de l’Atlantique, paru en 2003 pour les Éditions Anne Carrière, est le texte qui l’a consacrée au grand public. La synopsis du roman est simple : le livre raconte l’histoire de Salie, une jeune femme sénégalaise – alter-ego de l’auteure – qui s’est installée à Strasbourg, tandis que Madické, son demi-frère, vit toujours au Sénégal, sur la petite île de Niodor. Bien qu’elle essaie de le décourager, le garçon aimerait rejoindre sa sœur en Europe pour poursuivre son rêve : rencontrer son idole Paolo Maldini et devenir joueur de football professionnel. Le téléphone est leur seul point de contact d’un bout à l’autre de cette mer immense et profonde qui les sépare et, en même temps, en unit les destins.
2 L’océan apparaît effectivement non seulement dans le titre, mais aussi dans l’image de couverture d (…)
3 Les points en commun entre Fatou Diome et Salie ne sont pas difficiles à détecter, à partir du fait (…)
2Dès son titre, l’œuvre met l’océan au premier plan. Présence indispensable et persistante qui s’infiltre, comme le ferait d’ailleurs l’eau, entre les mots et les pages du texte et du paratexte2, l’Atlantique peut être, et est en effet conçu, comme le vrai leitmotiv de l’œuvre. Dans les pages de cette autofiction postcoloniale, où les traces autobiographiques émergent avec évidence3, l’écrivaine déconstruit efficacement le contraste entre le mythe de l’Europe-Eldorado et la dystopie d’une Afrique pauvre et sans espoir, en nous montrant un océan aux interprétations ambiguës et hétérogènes : d’une part, l’Atlantique peut être un pont prodigieux, un cordon ombilical liquide reliant les deux continents, mais, d’autre part, il peut correspondre à une frontière hostile et dangereuse, en devenant la tombe de certains hommes, femmes et enfants au destin tragique. Si c’est surtout à travers la narration des vies des personnages que cette ambivalence ressort avec puissance, la présence aquatique accompagne le récit non seulement au niveau thématique, mais aussi à travers plusieurs solutions esthétiques et rhétoriques, comme le recours à la métaphore, à la personnification et à la zoomorphisation, ainsi que l’emploi d’une écriture fluide qui mime les mouvements ondulatoires de la mer.
3Dans notre étude, nous allons donc considérer l’océan en tant que pont et frontière entre Afrique et Europe en analysant la polymorphie thématique et stylistique de l’Atlantique, dans le but de montrer son importance pour la construction de l’identité afro-européenne de son auteure-narratrice.
4En ce qui concerne les thèmes, il faut tout d’abord souligner que la « dichotomie entre le centre [l’Europe] et la périphérie [l’Afrique] » (Agnevall) est la problématique centrale de l’œuvre ; plusieurs personnages incarnent cette opposition : ceux qui soutiennent l’idée d’une France idyllique (comme Madické et l’homme de Barbès) et ceux qui gardent les distances avec le monde occidental et ses pièges (comme l’instituteur Ndétare et la narratrice). L’influence de l’océan sur le destin des hommes et des femmes qui peuplent l’univers romanesque du livre en révèle en outre les côtés positifs et les côtés négatifs, en marquant d’une façon indélébile la vie des habitants de l’île de Niodor. L’Atlantique raconté par Diome est parfois un ami fidèle, capable de garantir bonheur et protection, mais il peut aussi représenter une menace, un ennemi dangereux et terrifiant.
5Cette bipolarité propre à l’instance océanique est vécue avant tout par Salie, la protagoniste et voix narrative ; fille illégitime élevée par sa grand-mère, son existence est marquée par la présence aquatique dès sa naissance :
C’était au tout début de l’hivernage, aimait-elle à me raconter. Un soleil aussi étouffant que la morale était las de tourner les humains et courait se saborder dans l’Atlantique. […] Un ciel borgne dardait l’Atlantique de son œil rouge et lui intimait de livrer au monde le mystère niché dans son ventre. Les premières ombres nocturnes épaississaient la chevelure des cocotiers et longeaient les palissades, lorsqu’un cri retentit. L’unique sage-femme du village était en voyage ; imprévisible, j’avais choisi ce moment-là pour naître. Ma grand-mère fit confiance à sa propre expérience, à ses plantes et à son beurre de karité ; une sage-femme, elle n’en avait eu que pour son benjamin. […] « Née sous la pluie, avait-elle murmuré, tu n’auras jamais peur d’être mouillée par les salives que répandra ton passage ; le petit du dauphin ne peut craindre la noyade ; mais il te faudra aussi affronter le jour. » Alors que je trônais dans ma cotonnade blanche, mes racines poussaient sur la crasse du monde, à mon insu : diluant le sang de ma mère et le ruisseau de mon bain, l’eau de pluie s’infiltrait dans le sol jusqu’au niveau où l’Atlantique se mue en source vivifiante. Cette nuit-là, ma grand-mère veilla sa fille et son enfant illégitime (72-74. C’est nous qui soulignons).
6Dans ce passage, la venue au monde de la petite Salie est accompagnée de plusieurs références au champ lexical de l’eau et des substances liquides : “l’Atlantique” est cité trois fois, accompagné par les lexèmes “pluie”, “salives”, “noyade”, “sang”, “ruisseau”, “bain”, “eau”, “source”, ainsi que par les constructions verbales “être mouillée”, “diluant”, “s’infiltrait”. Si l’eau est métaphore de vie, le destin de la protagoniste apparaît ici d’autant plus immédiatement lié à l’océan entourant son île natale, qui semble pénétrer dans sa chair et dans son âme. La présence aquatique continuera d’ailleurs à accompagner la jeune femme à chaque étape de son existence et la rejoindra aussi en France, quoique sous une autre forme : bien qu’à Strasbourg elle ne puisse plus admirer les paysages exotiques sénégalais et la beauté de l’océan, elle peut en revanche se consoler en regardant avec mélancolie les froides vagues du Rhin :
Le mur des Lamentations n’est pas à Strasbourg, il y a le Rhin qui coule et coule encore, sans pour autant offrir aux larmes le goût de l’Atlantique. Douces et belles auraient dû être mes nuits rhénanes si le cerveau ne berçait sa houle permanente. Mais que murmurait alors l’Océan où se reflétaient les ombres de mes nuits ? (246).
7Salie est sans doute une ardente partisane de la beauté du territoire africain, qu’elle a pourtant dû quitter pour poursuivre ses études et se donner la chance d’une vie meilleure. Clivée entre l’Europe de ses rêves et l’Afrique de ses origines, la narratrice – tout comme l’écrivaine – exprime à plusieurs reprises sa nostalgie et le poids du déracinement. Malgré ses efforts, elle se sent partout étrangère : « Enracinée partout, exilée tout le temps, je suis chez moi là où l’Afrique et l’Europe perdent leur orgueil et se content de s’additionner : sur une plage, pleine de l’alliage qu’elles m’ont légué » (181-182). Marginalisée par ses propres compatriotes, qui ne la considèrent plus leur consœur, mais quelqu’un qui, en partant, a trahi la terre natale, la protagoniste se sent mal à l’aise lorsqu’elle fait retour à son village d’origine, où la frontière océanique, à travers le procédé de personnification, se transforme en une présence ennuyeuse et menaçante :
L’Atlantique grondait, les vagues mordaient les flancs de l’île, personne ne donnait de la voix, mais une brise tiède et nauséabonde répandait son murmure dans toutes les cours de cuisine. La rumeur se récoltant plus vite que la fleur de sel, on s’en servit pour assaisonner les dîners. L’atmosphère du village devenant irrespirable, je m’éclipsai (191. C’est nous qui soulignons).
8Ici, la connotation négative de l’Atlantique, maintenant agressif et dangereux, ressort clairement à travers les verbes “grondait” et “mordaient” et les adjectifs “nauséabonde” et “irrespirable”. Au centre de ce bouleversement identitaire et de cette mer orageuse, la grand-mère, qui joue un rôle maternel, incarne le seul point de repère possible. En employant une métaphore maritime, la femme est en effet comparée à la fois à un phare et à un port dans la tempête, tandis que la narratrice se voit comme un bateau perdu dans les vagues de l’océan :
La petite chaîne imaginaire, que ma grand-mère tendait entre nous, me restituait de l’équilibre. Elle est le phare planté dans le ventre de l’Atlantique pour redonner, après chaque tempête, une direction à ma navigation solitaire. Avec elle, j’ai compris qu’il n’y a pas de vieillards, il n’y a que de vénérables phares. Sédentaire, elle est l’ultime port d’attache de mon bateau émotionnel, lancé au hasard sur l’immensité effrayante de la liberté (190-191.C’est nous qui soulignons).
9Un autre personnage que l’Atlantique influence fortement est sans doute Ndétare, le sage instituteur de Salie et de Madické. Envoyé par le gouvernement sur l’île, « dans le ventre de l’Atlantique » (129), à cause de ses idées progressistes, tout comme la protagoniste il rejette le binôme utopique « la France, l’Eldorado » (136), en s’engageant pour instruire les jeunes de Niodor et leur garantir un futur ; mais, si pour la narratrice il incarne un véritable héros qui lui « a tout donné : la lettre, le chiffre, la clé du monde » (66), il est méprisé par plusieurs Niodoriens : « Il avait remarqué que certains habitants de l’île disposaient à peine d’un QI de crustacé, mais, méprisé, c’était lui, l’intellectuel, qui avait fini par se trouver une similitude avec ces déchets que l’Atlantique refuse d’avaler et qui bordent l’Atlantique » (77).
10L’Atlantique est avant tout un lieu de cauchemar pour le pauvre Ndétare : c’est la tombe de son fils, fruit de son amour contrasté avec Sankèle et cruellement assassiné par le père de son amante, pour qui un enfant né hors du mariage est un enfant illégitime dont il faut avoir honte et se débarrasser. La narratrice décrit le moment de l’infanticide avec une brièveté lapidaire : « Il [le père de Sankèle] quitta la chambre, son ballot sous le bras, et se dirigea vers la mer. Après avoir posé le petit corps dans la pirogue, il rama vers le large. Quand il estima s’être suffisamment éloigné du rivage, il arrima le corps à une grosse pierre, le plongea au fond de l’Atlantique et reprit son sillage à l’envers » (134). Cependant, ce même océan devient le seul espoir et la seule échappatoire possible pour Sankèle, qui refuse de vivre un jour de plus sous le même toit que ses parents et décide de recommencer sa vie loin de Niodor. C’est grâce à Ndétare qu’elle réussira à partir :
Celui-ci, ne voyant aucun moyen d’aider sa petite amie, se résigna à favoriser sa fuite : il fallait sauver Sankèle, l’aider à sortir du village. Si l’île est une prison, toute sa circonférence peut servir d’issue de secours. […] Ndétare, le cœur serré, fit ses adieux à sa dulcinée ; il lui offrit toutes ses économies, de quoi vivre en ville le temps de trouver un emploi, un travail de bonne certainement. Sankèle embarqua, déguisée en homme (134-135. C’est nous qui soulignons).
11Survécu à l’amour tragique avec la belle Sankèle, Ndétare ne peut pas éviter de souffrir en percevant la haine qui l’entoure et il cherche un soulagement en se baignant dans l’océan, dont l’eau froide devient, pour lui, un mur infranchissable en même temps qu’une protection rassurante :
Les vagues de fin de journée se succédaient, froides et silencieuses, autour de ses jambes trempées qu’il balançait machinalement. Prisonnier, Ndétare l’était doublement : de cette île, qu’il lui était interdit de quitter, mais aussi de sa mémoire qui ne lui avait jamais donné le droit de vivre autre chose que sa mélancolie, depuis si longtemps. Seul, face à l’eau, il dérivait comme une barque vers la mer noire de ses souvenirs (125-126).
12Enfin, l’Atlantique cache des messages ambigus aussi pour Moussa, un jeune footballeur de Niodor très motivé qui part pour la France avec le rêve de devenir riche et célèbre. Une fois arrivé en Europe, il vit pourtant sur sa peau le racisme et le mépris des gens : « En bon insulaire, il se consolait avec des mots bien de chez lui : “les vagues peuvent toujours frapper, elles ne feront qu’affûter le rocher”. Les mois passèrent, le rocher de l’Atlantique ne perçait toujours pas le ballon de France » (101). Rentré au Sénégal déçu, sans un sou et « devenu persona non grata auprès de ses congénères » (Mapangou 222), il finit pour se suicider « ne pouvant plus supporter cette pression communautaire trop pesante » (Mapangou 222). En reprenant la tradition millénaire de l’“oraliture” africaine (Sperti 7-8 ; Bernabé, Chamoiseau, Confiant), la mort tragique de Moussa résonne des légendes locales liées aux mystères de l’océan qu’il a écoutées maintes fois : « La marée monta de plus belle. Bientôt la palissade imbibée d’eau eut du mal à tenir debout sur la boue. Lentement, mais inexorablement, elle se mit à ployer. Moussa pouvait l’entendre murmurer : “Atlantique, emporte-moi, ton ventre amer me sera plus doux que mon lit. La légende dit que tu offres l’asile à ceux qui te le demandent” » (111). Après l’avoir accueilli, ce sera à nouveau l’Atlantique à rendre son corps sans vie au gens de Niodor, en livrant, avec lui, un message d’avertissement :
Non loin du village, juste à l’endroit où l’île trempe sa langue dans la mer, les pécheurs avaient pris dans leurs filets le corps inerte de Moussa. Même l’Atlantique ne peut digérer tout ce que la terre vomit. Allah Akbar ! À la mosquée, on avait fini de prier. Le prêcheur ponctua son prône par ces mots : “Chaque miette de vie doit servir à conquérir la dignité !” (113-114. C’est l’auteure qui souligne).
13La présence de l’Atlantique imprègne le roman non seulement au niveau thématique : en effet, les tournures langagières, les choix stylistiques et les solutions rhétoriques qu’emploie l’auteure enrichissent constamment la narration avec de nombreuses images liées à la dimension océanique. Tout d’abord, au niveau lexico-syntaxique, Diome souligne l’opposition – géographique, sociale et culturelle – entre la France et le Sénégal en employant l’Atlantique à la fois comme point de contact et de séparation, comme le montre l’abondance des expressions déictiques spatiales “ici”, “là-bas”, “là”, “ailleurs”, “y”. Selon Musah,
L’usage de ces déictiques spatiaux […] souligne la distance entre l’Afrique et l’Europe et également celle entre le Sénégal et la France. Bien sûr, la distance physique de milliers de kilomètres entre ces deux continents et ces deux pays en question est une réalité basée sur des faits réels qui, pour sa part, contribue aussi à la construction de l’image d’une longue distance et de grandes différences physiques et culturelles entre ces lieux (Musah 44).
14Emblématique, à ce propos, est le passage où Salie raconte avec émotion avoir reçu un paquet de la part de sa grand-mère : « Ce petit paquet signifiait que là-bas, au bout du monde, dans le Sahel où le sable brûle les semailles, […] là-bas, dans le ventre de l’Atlantique, […] là-bas […] quelqu’un pensait à moi avec beaucoup d’amour » (250. C’est nous qui soulignons).
15Ensuite, la présence aquatique, comme on l’a vu en analysant la vie et les destins des personnages, s’infiltre avec insistance entre les mots du roman et émerge à chaque page du récit, presqu’en mimant les mouvements ondulatoires de la mer. Mentionné maintes fois, l’Atlantique semble parfois recouvrir le rôle d’un personnage ; le procédé de personnification est en effet présent à plusieurs reprises tout au long du texte, comme on peut le remarquer dans les passages suivants : « La mer, soucieuse de garder son autorité sur M’Bour, avait envoyé sa fille, Brise, chasser Harmattan, le fils du Sahara, qui nous avait étouffés toute la journée » (193) ; « les jeunes footballeurs de Niodor glissaient leur orgueil sous l’oreiller de leur grand-mère et laissaient l’Atlantique gronder sa colère » (233). Parfois, comme le remarque Parfait Bi Kacou Diandue (77-78), l’Atlantique prend en revanche la forme d’un animal mythique, affamé et féroce : « Là-bas, depuis des siècles, des hommes sont pendus à un bout de terre, l’île de Niodor. Accrochés à la gencive de l’Atlantique, tels des résidus de repas, ils attendent, résignés, que la prochaine vague les emporte ou leur laisse la vie sauve » (13) ; « La mer, réveillée par la faim, rugissait, mordait la terre et exigeait des Niominkas, comme Minos des Athéniens, son tribut d’humains » (132) ; « Les insulaires s’accrochaient toujours aux gencives de l’Atlantique qui rotait, tirait sa langue avide et desséchait les fleurs de son haleine chaude » (229).
16La personnification du ventre occupe une place particulière : « L’Atlantique possède en effet un ventre, comme un être humain. D’ailleurs il possède d’autres attributs humains également : des gencives, une langue, une haleine […] [qui] contribuent à une personnification de l’Atlantique, et en donnent une image négative » (Bobaker 13). Le même ventre de l’Atlantique, qui donne le titre au roman, « peut également avoir une connotation négative, puisqu’il peut être lié à digestion : le ventre est alors ce qui détruit, engloutit, digère » (Bobaker 13) : il suffit de penser aux épisodes tragiques de l’infanticide du fils de Ndétare et Sankèle et du suicide de Moussa, disparus dans les profondeurs de la mer. Cependant, dans d’autres passages, grâce à un langage fortement métaphorique, le ventre océanique devient le symbole de la vie et de l’espoir, véritable pont liquide reliant Afrique et Europe et accompagnant tant d’immigrés – dont le double Salie-Fatou n’est qu’un exemple – dans leur quête d’une existence meilleure : physiquement distants, ces deux territoires sont pourtant reliés par « les réseaux, les câbles, les télévisions etc. Ces différents types de réseaux se trouvent au-dessus de l’océan et relient la France avec le Sénégal » (Hoekstra 27). La protagoniste, en proie à la mélancolie pour sa terre natale, raconte en effet : « Le téléphone était le cordon ombilical qui me reliait au reste du monde » (212), tandis que, sur l’île, les jeunes cherchent un point de contact avec l’Occident en regardant les matchs de football chez l’homme de Barbès, le seul habitant de Niodor à posséder et partager une télévision : « La télé de l’homme de Barbès avait-elle fonctionné, avait-elle convoyé la tristesse de Maldini jusqu’au fond du ventre de l’Atlantique ? » (221).
17En conclusion, dans l’œuvre de Diome, l’Atlantique représente aussi bien une barrière géographique – pensons à Salie et son frère, qui se parlent grâce au téléphone d’un bout à l’autre de l’océan –, qu’une frontière idéologique. Les désirs, les choix et les existences des personnages, influencés et guidés par ses vagues et ses houles, sont racontés à travers l’évocation de plusieurs images aquatiques et maritimes.
18L’océan, vrai leitmotiv du texte, fonctionne en même temps comme pont et limite : c’est l’Atlantique lui-même à unir et séparer ces deux mondes apparemment opposés, en permettant à l’auteure-narratrice de construire et apprécier son identité afro-européenne et de choisir sa propre vie librement. La conclusion du roman nous apparaît, en ce sens, révélatrice : dans l’explicit du livre, c’est à une “algue de l’Atlantique” que Salie-Fatou souhaite ressembler ; à travers une réflexion poétique imprégnée d’images liées au monde marin, la protagoniste se compare en effet à une plante aquatique :
Je cherche mon pays là où les bras de l’Atlantique fusionnent pour donner l’encre mauve qui dit l’incandescence et la douceur, la brûlure d’exister et la joie de vivre. […] Aucun filet ne saura empêcher les algues de l’Atlantique de voguer et de tirer leur saveur des eaux qu’elles traversent. Racler, balayer les fonds marins, tremper dans l’encre de seiche, écrire la vie sur la crête des vagues. Laissez souffler le vent qui chante mon peuple marin, l’Océan ne berce que ceux qu’il appelle, j’ignore l’amarrage. […] Dans le rugissement des pagaies, quand la mamie-maman murmure, j’entends la mer déclamer son ode aux enfants tombés du bastingage. Partir, vivre libre et mourir, comme une algue de l’Atlantique (254-255. C’est nous qui soulignons).
19Chargée de dualismes, paradoxes et ambivalences, cette mer immense se situe à la limite entre le nord et le sud du planisphère terrestre, un nord mythique et mythifié, l’« éden européen » (44), et un sud lointain, « au bout du monde » (15), dont la narratrice est parfois nostalgique ; l’océan est également la métaphore d’un passage obligé dans un voyage qui dépasse les limites géographiques et devient, tant pour Salie que pour Fatou Diome, un véritable pèlerinage intérieur, intime et identitaire. Ce ne sera qu’à la fin de cette longue pérégrination que cette algue de l’Atlantique aura appris à nager, libre et légère, dans les eaux froides du Rhin.